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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/162

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TEVERINO.

dans l’intérieur du cloître, pour mon amusement particulier, ayant six heures par jour d’une occupation qui me plaît, et le reste du temps pour courir dans la montagne, chasser, pêcher, lire, composer ou dormir, je me trouve le plus heureux des hommes, et je m’identifie avec mon patron Jean Kreyssler, qui se plut si bien dans son asile monastique, qu’il y oublia, entre la grande musique et le bon vin, ses malheurs, ses amours et toutes les choses de ce monde périssable !

— Bravo ! dit Léonce, je t’approuve et compte venir te voir souvent ; mais je doute que tu restes ici deux mois entiers. Je sais que tout ce qui est nouveau te sourit, et que tout ce qui dure te fatigue.

— C’est vrai ; mais quand je prends un engagement, j’y persiste avec scrupule. Tu dois me rendre cette justice que je ne m’engage pas sans conditions, et que je porte dans mes conditions une certaine prévoyance. Je sais d’avance que j’aurai ici du plaisir pour deux mois. Les élèves sont intelligents et doux ; il y a de belles voix que j’aimerai à développer. Et puis, il y a dans le chapitre de vieux grimoires musicaux couverts d’une vénérable poussière que je me promets de secouer. C’est dans de telles archives que se trouvent les trésors de l’art et la fortune des artistes.

— Soit ! dit Léonce, mais j’ai encore plusieurs questions à t’adresser, et puisque voici le prieur et le curé qui viennent saluer milady, je lui demanderai la permission de t’entretenir en particulier.

Ils entrèrent sous les arcades du cloître, d’où l’on découvrait la campagne, et là, Léonce prenant le bras de l’aventurier :

— Voyons ! lui dit-il ; tu me parais vouloir mettre un peu d’ordre et de travail dans ta vie. Tu as des facultés naturelles extraordinaires, et je ne doute pas qu’avec ce que tu as plutôt deviné qu’appris, tu ne puisses en peu de temps te faire un sort brillant et acquérir de la réputation.

— Je le sais parfaitement, répondit Teverino, mais cela ne me tente pas.

— Tu n’as donc pas de vanité ? Tu mériterais d’être moine !

— J’ai de la vanité, et je ne suis pas fait pour la règle. Je ne serai donc pas moine et je resterai voyageur sur la terre, satisfaisant ma vanité quand il me plaira, me débarrassant d’elle quand elle voudra m’asservir. Car la vanité est le plus despote et le plus inique des maîtres, et je ne prendrai jamais l’engagement d’être l’esclave de mon propre vice.

— Ne peux-tu être un artiste sérieux sans être l’esclave du public ? Allons, écoute-moi. Les commencements sont rebutants pour une fierté sauvage comme la tienne. Tes protecteurs ont dû être jusqu’ici injustes ou parcimonieux, puisque tu as la protection d’autrui en horreur ! Mais une amitié éclairée, délicate, digne de toi, j’ose le dire, ne peut-elle donc t’offrir les moyens de commencer et d’établir ta fortune ? L’argent et l’appui des maîtres sont des moyens nécessaires. Accepte mes offres, viens me trouver à Paris, où je serai dans deux mois, et je te réponds que l’hiver ne se passera pas sans que tu sois à la place qui te convient dans le monde.

— Merci, cher Léonce, merci, dit Teverino en lui pressant la main. Je sais que tu parles dans la sincérité de ton cœur, mais je peux d’autant moins accepter le moindre service de toi, que nous nous sommes rencontrés dans des situations délicates et sur un terrain brûlant. J’ai pu être pendant vingt-quatre heures un modèle de chevalerie, un miroir de loyauté. Mais, quoique je ne sois pas amoureux de milady, l’épreuve a été assez périlleuse et assez difficile pour que je ne désire pas la recommencer. Ne prends pas ceci pour une bravade ; je suis certain qu’elle t’aime, j’en ai été sûr avant toi. J’en suis heureux ; je m’applaudis d’avoir servi de chemin à une victoire que je désirais pour toi seul ; mais nous pourrions nous rencontrer sur le bord de quelque autre abîme, et la pensée que je suis ton obligé, c’est-à-dire ta créature et ta propriété, me forcerait à m’abjurer et à m’effacer en toute rencontre. Je serais ou coupable d’ingratitude ! ou victime de ma vertu. Et puis, tu ne serais pas longtemps sans renoncer à arranger convenablement l’existence de ton pauvre vagabond. Je me dégoûterais vite de tout ce qui me serait suggéré. En mainte rencontre, je me repentirais d’avoir cédé à la persuasion ; je t’ennuierais, malgré moi, des inévitables dégoûts semés sur ma carrière, et tu te fatiguerais à me ramener de mes écarts. Enfin, ne fusses-tu pour rien dans tout cela, je ne sens rien qui m’attire vers la gloire tranquille et les revenus assurés par-devant notaire. J’ai vu de bonne heure toutes les coulisses de toutes les scènes de la vie humaine ; je pourrais être comédien sur ces différents théâtres ; mais à la porte de tous, dans le monde comme sur les planches, il y a une armée d’exploiteurs, de critiques, de rivaux et de claqueurs, que je ne pourrais ni tromper, ni ménager, ni flatter, ni payer. Dieu m’a fait l’ennemi de tout mensonge sérieux et de toute froide supercherie ; je ne sais me farder que pour rire, et bientôt, ma vigoureuse franchise prenant le dessus, j’ai besoin d’essuyer mes joues et de me sentir un homme pour tendre la main au faible et souffleter l’insolent. Je n’ai pas d’illusions possibles, et, avant d’avoir vécu pour mon compte, je savais le dernier mot de ceux qui ont vieilli dans le combat. Oh ! vive ma sainte liberté ! ne rougis pas de moi, sage et noble Léonce ! Ta route est toute frayée, et tu y marcheras avec majesté ; moi, je ne connais que la ligne brisée et la course à tire-d’aile, comme ma petite Madeleine.

— Et Madeleine, à propos ? Voilà où ta philosophie devient effrayante, et ton crime imminent, Hier, tu dormais dans sa chaumière ; aujourd’hui, tu t’abrites sous la voûte du couvent ; demain, tu erreras sur le pavé des villes ; et cette enfant sera brisée, si elle ne l’est déjà !

— Tenez ! dit le bohémien arrêtant Léonce devant une arcade, regardez ce torrent qui roule là-bas au fond du ravin. Regardez-le, juste à l’endroit où un pont rustique joint le sentier qui descend d’ici et celui qui remonte sur la montagne en face.

— Je le vois : après ?

— Voyez-vous une petite prairie, verte comme l’émeraude, qui se dessine sur le flanc de ces rochers sombres ? Le sentier, qui fuit au loin, la côtoie.

— Je vois encore la prairie. Et puis ?

— Et puis, il y a un massif de sapins, et le sentier s’y perd.

— Oui, et encore ?

— Et au delà des sapins, au delà du sentier, il y a un enfoncement de terrains couverts de bruyères ; et puis la cime nue de la montagne.

— Et puis le ciel ? dit Léonce impatienté. Quelle métaphore prépares-tu de si loin ?

— Aucune. Vous n’avez pas bien remarqué. Entre la cime du mont et le ciel, il y a une espèce de baraque en planches de sapin, assujetties par des pieux et retenues par de grosses pierres. Avez-vous la vue longue ?

— Je distingue parfaitement cette cabane. Je vois même les oiseaux qui voltigent en grand nombre dans le ciel au-dessus.

— Eh bien, si vous voyez les oiseaux, vous savez quelle est cette chaumière, et pourquoi il me plaît tant de m’établir ici, à une demi-heure de chemin, pour qui a d’aussi bonnes jambes que Madeleine et votre serviteur.

— C’est donc là la demeure de l’oiselière ?

— Vous pouvez voir maintenant un petit mantelet écarlate, un point rouge, que le soleil fait étinceler, et qui se meut autour de cette misérable cahute ! C’est Madeleine, c’est mon petit ange, c’est l’enfant de mon cœur, c’est mon âme, c’est ma vie ! Je ne pouvais pas profiter plus longtemps de l’hospitalité que cette fille et son héroïque bandit de frère m’ont offerte, un jour que, haletant, poudreux, abîmé de fatigue, au bout de ma dernière obole, mais insouciant et joyeux de saluer les horizons de la France, je m’étais assis à leur porte, demandant un peu de lait de chèvre pour étancher ma soif. Je leur ai plu, ils ont pris confiance en moi ; ils