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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/159

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TEVERINO.

semble vouloir à chaque instant emporter le pont et ceux qui y passent !…

— Si nous évitons le torrent, nous prenons le plus long, cher abbé ; moi, je ne demande pas mieux !

— Va pour le plus long ! dit le curé qui avait enfoncé son grand chapeau sur ses yeux d’une façon mutine. Chi va piano, va sano ; une heure de plus ou de moins en voyage, ce n’est pas une affaire : chi va sano, va bene.

On prit un autre chemin, et Sabina demanda à Léonce si l’on retournait bien réellement à la villa.

— Je l’espère, répondit-il, et pourtant je n’en sais trop rien. Je dois avouer que toute ma force magnétique m’a abandonné depuis qu’elle a passé dans le marquis, et que lui seul est désormais notre boussole.

— Alors, j’entre en révolte ouverte ; je ne veux être dirigée que par vous.

— J’entends, Signora, dit Teverino ; prenez que je ne suis que le gouvernail, et que j’obéis à la main de Léonce. C’est M. le curé qui est la boussole ; son regard est toujours fixé vers le pôle, et l’étoile, c’est dame Barbe, sa vénérable gouvernante.

— Bien dit, bien dit ! s’écria le curé en riant de tout son cœur.

La route fut longue, mais belle. Teverino conduisait sagement et s’arrêtait à chaque site remarquable pour le faire admirer à ses compagnons. Son air d’enjouement et de bonté, et ses manières respectueuses avec Sabina, la rassurèrent peu à peu. Il semblait qu’il fût jaloux de lui faire oublier un moment de faiblesse. Elle lui en sut gré ; mais elle n’eut de regards tendres et de paroles gracieuses que pour Léonce.

Cependant, la chaleur commençant à se faire sentir, elle se rendormit, tandis que Léonce, avec une sollicitude persévérante, tenait l’ombrelle au-dessus de sa tête. Lorsqu’elle se réveilla, elle se vit avec surprise au milieu d’un cloître gothique.

La voiture était arrêtée dans une grande cour, sur un gazon touffu et auprès d’une fontaine jaillissante. D’antiques constructions, d’une élégance bizarre, entouraient cette partie avancée du monastère. À travers les arcades aiguës, on découvrait, d’un côté, les perspectives profondes d’une vallée charmante ; de l’autre, on voyait s’élever, bien au-dessus des aiguilles dentelées de l’architecture, les pics arides et menaçants de la montagne. En face, une large grille fermait la seconde enceinte du couvent, et laissait apercevoir, autour d’un préau rempli de fleurs, des bâtiments plus modernes, mieux entretenus, et chargés d’ornements dans le goût du seizième siècle. Le curé, la face collée à cette grille, ébranlait d’une main vigoureuse la cloche au timbre sonore, et des figures de moines accourant au bruit, paraissaient dans le clair-obscur d’une seconde porte voûtée, ouvrant sur une troisième enceinte.

— N’est-ce pas, Milady, dit Teverino, que vous ne m’en voudrez pas de vous avoir amenée chez ces bons pères ? Ceci est le couvent de Notre-Dame-du-Refuge, et notre cher abbé pense qu’un peu de repos et de rafraîchissement embellirait cette halte poétique. Nous allons faire demander au prieur la permission de vous introduire au cœur du sanctuaire, et, pour l’obtenir, nous vous ferons passer pour une vieille Irlandaise, ultra-catholique. Baissez donc votre voile, et gardez qu’on ne voie vos traits et votre taille avant que la grille soit ouverte.

— Ces bons moines sont plus fins que toi, dit Léonce, et voici déjà le frère-portier qui vient regarder de près notre jeune et belle voyageuse.

Après avoir parlementé, les moines consentirent à admettre les femmes dans le préau, mais pas plus loin ; et alors, avec beaucoup de grâce et d’affabilité, ils firent dételer les chevaux et conduisirent les voyageurs dans une salle bien fraîche et pittoresquement décorée, où une friande collation leur fut servie.

Là s’établit un feu roulant de questions où la naïve curiosité de ces saints oisifs embarrassa plus d’une fois la prudence du curé. Il lui fallut se prêter aux mensonges de Teverino, qui fit hardiment passer Léonce pour lord G…, le mari de Sabina, et qui assura qu’on venait en droite ligne de Sainte-Apollinaire, où M. le curé avait dit sa messe le matin avant de se mettre en route. Le prieur s’étonna que lord G… n’eût point l’accent anglais, et que la voiture fût arrivée par les plateaux de la montagne au lieu de venir par le fond de la vallée. Teverino eut réponse à tout, et, pour faire cesser ces questions, il entreprit d’en assaillir ses hôtes, et de les occuper par l’éloge de leur couvent, de leur bonne mine, et de leur opulente hospilalité. Après le repas, il demanda, pour les hommes au moins, la permission de visiter l’église et les cloîtres intérieurs, et, de cette façon, il procura à Léonce un nouveau et paisible tête-à-tête avec Sabina, que ce dernier ne voulut pas laisser seule. « Ce sont de nouveaux mariés, dit Teverino tout bas au prieur ; vous avez ici des moines qui m’ont l’air de fort beaux jeunes gens. Mylord est jaloux, même d’un regard innocent et respectueux lancé sur sa noble épouse. » Tout moine aime les petits secrets et les délicates confidences. Malgré ce que celle-ci avait de mondain, le bon père sourit, et salua d’un air malin le prétendu lord G…, en l’invitant à cueillir des fleurs pour milady.

Léonce et sa compagne, après avoir admiré la vigueur des plantes cultivées avec tant d’amour et de science dans le préau, retournèrent dans la première cour, dont les bâtiments délabrés et les grandes herbes abandonnées avaient plus de caractère et de poésie. Ce lieu était complètement désert, et ses antiques constructions, ouvertes sur le paysage, ne servaient plus que de hangars et de celliers. La mule du prieur, blanchie par l’âge, paissait d’un air mélancolique, et le roucoulement des pigeons sur les toits couverts de mousse interrompait seul, avec le murmure uniforme de la fontaine et le tintement de l’horloge qui annonçait minutieusement chaque parcelle du temps écoulé, le silence de cette demeure où le temps n’avait pas d’emploi véritable et où la vie semblait s’être arrêtée.

Sabina, assise sur un banc auprès de la fontaine de marbre noir, ressemblait à la statue de la Mélancolie. Une révolution complète s’était opérée depuis le matin dans les manières, l’attitude et l’expression de cette belle personne, et Léonce, en la contemplant, sentait que tout était changé entre elle et lui. Ce n’était plus la dédaigneuse beauté, sceptique à l’endroit de l’amour réel, fièrement exaltée à l’idée de je ne sais quel amour idéal et impossible, auquel nul mortel ne lui semblait digne d’être associé dans ses rêves. Cette force de caractère, cette tension pénible de la volonté, qui avaient tant effrayé et tant irrité Léonce, avaient fait place à une molle langueur, à une tristesse touchante, à une rêverie profonde, à un ensemble de manières tendres et douces, dont lui seul était l’objet. C’était une femme timide, tremblante et brisée, et pour la première fois elle avait pour lui un attrait que ne glaçaient plus la méfiance et la peur. Il se sentait à l’aise auprès d’elle, il pouvait parler et respirer sans craindre ces piquantes et spirituelles railleries qui, en éveillant son esprit, tenaient son cœur en garde contre elle et contre lui-même. Il n’avait plus besoin d’affecter, comme la veille, ce rôle de docteur et de pédagogue mystérieux, plaisanterie froide et forcée qui avait caché tant d’émotion et de dépit. Il était désormais pour elle un véritable protecteur, un médecin de l’âme, presque un maître ; et là où l’homme sent qu’il dirige et domine, il est capable de tout pardonner, même l’infidélité qui a fait saigner son amour-propre.

Il s’assit aux pieds de sa docile pénitente, et après un long silence où il se plut peut-être à prolonger son inquiétude et sa timidité, il lui demanda si son affection, à elle, ne serait pas diminuée par cette pénible confidence qu’elle avait osé lui faire.

— Peut-être, lui dit-elle, si je voyais en vous autre chose qu’un amant qui me quitte et un ami qui m’est rendu. Mais si l’ami me guérit des blessures que je me suis faites, je verrai avec joie l’amant disparaître pour jamais. De cette façon ma fierté ne peut pas souffrir ; car si l’amour est orgueilleux et susceptible, si son pardon