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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/153

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TEVERINO.

grande dame, orgueilleuse et faible entre toutes celles de sa race, et je sais fort bien qu’il te suffirait de chanter une romance sous sa fenêtre et de lui tourner un compliment d’irrésistible flatterie pour animer ce prétendu marbre de Carrare et embraser ces lèvres dédaigneuse.

— Halte là, Léonce, je n’ai pas cette confiance, et ne m’attribue pas ce pouvoir !

— Est-ce dissimulation, modestie ou loyauté ? Sois dégagé de tout scrupule. J’ai tout vu, tout entendu ; je sais comment tu as été curieux, et puis tenté, et puis vainqueur de toi-même par générosité envers moi. Je t’en sais gré ; mais l’estime que tu m’inspires augmente le mépris que j’ai conçu pour cette femme, et je veux qu’elle porte la peine de son hypocrite froideur. Je veux que tu te livres à l’emportement de ta jeunesse, et que tu lui donnes ces plaisirs que son œil humide implore depuis ce matin. Va, enfant du hasard, et roi de l’occasion ! l’heure est propice et tu as déjà cueilli le premier baiser, ce baiser d’amour après lequel une femme ne peut rien refuser. Tu me rendras un grand service, tu me délivreras d’une agonie mortelle et d’un attrait fatal, trop longtemps combattu en vain. La seule chose que j’exige de toi c’est la discrétion, et d’ailleurs ta vie me répond de ton silence. Sois heureux cette nuit, tu mourras demain… si tu parles !

— Un duel à mort serait un stimulant céleste si j’étais véritablement tenté, répondit Teverino avec calme ; mais je ne le suis pas, parce que je vois que tu es éperdument épris, pauvre Léonce ! ta fureur et ton injustice révèlent, malgré toi, le fond de ton âme. Allons, calme-toi, cette belle créature n’est ni fausse ni coupable. Elle n’est que méfiante et irrésolue, et si elle ne t’a pas encore aimé, Léonce, c’est ta faute !

— Non, non, c’est la sienne. Peut-elle ignorer que je l’aime, et que ma respectueuse amitié n’est qu’un jeu timide ?

— Tu en conviens, à la fin !

— Je conviens que je l’aime depuis longtemps, et que ce matin encore… j’étais prêt à me déclarer ; eh quoi ! ne l’ai-je pas fait cent fois depuis ce matin, insensé que je suis ! Mes emportements, mes railleries amères, ma tristesse, mon inquiétude, mes soins jaloux, mes efforts pour être amoureux de Madeleine, ne sont-ce pas là autant d’aveux par trop naïts pour un homme du monde !

— Léonce ! Léonce ! vous avez été compris !

— Oui, et c’est ce qu’il y a de plus odieux de sa part, de plus humiliant pour moi. Elle a feint de ne rien voir ; elle s’est obstinée dans sa superbe impudence, elle a cherché tous les moyens de me décourager ; et quand elle a vu que je souffrais bien, elle s’est jetée dans les bras d’un inconnu avec une sorte de cynisme.

— Tais-toi, blasphémateur ! tu me scandalises, s’écria Teverino. Tu es aveugle et grossier dans la passion. Quoi ! tu ne vois pas que cette femme t’aime, et c’est à moi de t’enseigner les délicatesses de son cœur ! Tu ne vois pas que c’est par dépit qu’elle m’écoute, et que son âme, agitée par la passion, cherche un refuge dans l’ivresse de quelque fatale catastrophe ? Tu choisis pour arriver à elle des chemins remplis d’épines, et les douceurs que tu lui prépares sont mêlées de fiel : tu l’irrites par d’orageux désirs, et aussitôt tu t’éloignes, hautain et plein d’épigrammes, offensé de ce qu’elle ne te fait pas des avances contraires à la pudeur de son sexe ! tu veux qu’elle t’exprime sa passion, qu’elle te rassure contre tout hasard, qu’elle te promette des jours filés d’or et de soie ; qu’elle s’excuse et se justifie d’avoir été jusqu’à ce jour insensible à tes séductions ; qu’elle te demande en quelque sorte pardon de sa hauteur à se soumettre ; enfin, qu’elle te verse, en échange de l’amer breuvage de vérités que tu lui présentes, les flots d’ambroisie de l’amoureuse adulation ! Vous êtes absurde, Léonce, et vous ne savez pas ce que c’est qu’une telle femme. Vous croiriez déroger en vous courbant sous ses pieds, en vous traînant dans la poussière, en vous confessant indigne de sa tendresse, et vous ne voyez pas que c’est là tout bonnement l’expression naturelle d’un amour vrai, la gratitude naïve d’un bonheur exalté ?

— Italien ! Italien ! fleuve débordé qui roule au hasard, tu n’attends pas que l’enthousiasme te pénètre pour l’exprimer, et tes transports peuvent devancer le bonheur qui les fait naître ! Tu connais toutes les ruses de la séduction, et tu parles de naïveté !

— Oui, je suis naïf en travaillant à la victoire ; le désir et l’espoir me rendent éloquent, et je n’ai pas besoin de certitude pour être audacieux. Qu’a donc d’humiliant un échec de ce genre ?

— Ah ! tu l’ignores ? Un refus de femme est pire que le soufflet d’un homme.

— Sot préjugé !

— Non ! La femme qui refuse se dit outragée par la prière.

— Fausse vertu ! Tout cela est embrouillé et cauteleux chez vous, je le vois bien. Ô vive la brillante Italie !

— Tu méprises pourtant tes anciennes idoles quand tu disais tantôt, sur le rempart : « Nos femmes aiment sans discernement, et vos sentiments, à vous, sont des idées ! »

— Je croyais marcher à la découverte de la perfection ; mais je vois avec chagrin que l’esprit étouffe le cœur. Je reviens tout repentant et tout contrit à mes souvenirs.

— Au fond, tu as peut-être raison ! dit Léonce en sortant d’une profonde rêverie. Cette absence de délicatesse vient de la richesse de votre organisation ; et je ne suis pas étonné que lady G… ait été entraînée par cet abandon d’une âme féconde après avoir vécu de subtilités glacées. Nous n’entendons peut-être rien à l’amour, et je reconnais que ce qui m’arrive est mérité. Mais il est trop tard pour en profiter : le charme est détruit, et tu as tout gâté, Teverino, en croyant me servir et m’éclairer.

— Ne dites pas cela, Léonce, vous n’en savez rien. La nuit porte conseil, et demain vous serez calme. Demain, à deux heures après midi, une grande révolution doit s’opérer entre nous tous. Attendez jusque-là pour juger de vous-même.

— Que veux-tu dire ?

— Rien, je veux dormir ! dit Teverino en éteignant la lumière ; chargez-vous de m’éveiller demain, car je suis paresseux au lit comme un cardinal.

Il parut bientôt profondément endormi, et Léonce, réduit à disputer avec lui-même, s’efforça en vain de l’imiter. Mais outre que son lit était fort mauvais, et que ces grabats d’auberge lui semblaient aussi fâcheux qu’ils paraissaient délectables à son compagnon, il demeura attentif, malgré lui, à tous les bruits extérieurs. Une vague inquiétude le dévorait. Il s’attendait toujours à voir passer sur le rideau de sa fenêtre, éclairé par la lune, l’ombre de Sabina, cherchant sur la galerie l’occasion de se réconcilier avec Teverino.

Il commençait enfin à s’assoupir, lorsque des pas furtifs firent craquer légèrement le plancher de la galerie et se perdirent peu à peu. Léonce resta immobile, l’oreille au guet, l’œil fixé sur Teverino, dont le lit faisait face au sien ; alors il vit distinctement le bohémien se lever, entrouvrir doucement la porte, s’assurer qu’une personne avait passé là, et s’approcher de son lit pour voir s’il dormait. Léonce feignit de dormir profondément, et de ne pas sentir la main que Teverino agitait devant ses yeux. Alors celui-ci s’habilla sans bruit et sortit avec précaution.

— Misérable ! tu m’as trompé, se dit Léonce. Eh bien ! je découvrirai ta ruse malgré toi, et je couvrirai de honte cette femme impudique.

Il se releva, s’habilla avec précaution et suivit les traces de l’imprudent marquis. La lune se couchait et la ville était silencieuse.

XI.

VADE RETRO, SATANAS.

Léonce avait fort bien noté dans sa mémoire de quel chiffre était marquée la porte de Sabina ; mais son trouble