Ouvrir le menu principal

Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/135

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
20
TEVERINO.

Vous m’avez trouvé laid, effrayant, peut-être. Mais quand j’ai eu dépouillé ma souquenouille de mendiant, quand cette eau lustrale m’a débarrassé de mes souillures, quand vous m’avez vu purifié de la fange et de la poussière des chemins ; ce corps qui a servi quelquefois de modèle aux premiers sculpteurs de ma patrie, ce visage qui n’est point dégradé par la débauche et auquel la fatigue et les privations n’ont pas ôté encore la jeunesse et la beauté, ces membres où la nature a prodigué son luxe, et ce sentiment du beau que l’homme intelligent porte sur son front et dans toutes ses habitudes ; tout ce qui fait enfin, Monsieur, que, nu, je suis l’égal et peut-être le supérieur des hommes les mieux vêtus, vous a frappé enfin, et vous avez essayé de me classer dans vos impressions d’artiste. Mais vous n’avez pas réussi, j’en suis certain ; les œuvres de l’art ne sont rien quand elles ne peuvent renchérir sur celles de Dieu. Si vous êtes peintre, vous me retrouverez quelque jour dans vos souvenirs, un jour que l’inspiration vous saisira ! Aujourd’hui, vous ne me reproduirez pas !… D’autant plus, ajouta-t-il avec un amer sourire, que la pièce est jouée, et que ma divinité va disparaître sous la flétrissure de l’indigence.

Cet homme parlait avec une facilité extraordinaire et avec un accent d’une noblesse inconcevable. Sa figure éclairée d’un rayon d’enthousiasme, et aussitôt voilée par un profond sentiment de douleur, était d’une beauté inouïe ; jamais plus nobles traits, jamais expression plus fine et plus pénétrante n’avaient attiré l’attention de Léonce.

— Monsieur, lui dit-il, dominé par un respect involontaire, vous êtes certainement au-dessus de la misérable condition sous les dehors de laquelle vous m’êtes apparu ; vous êtes quelque artiste malheureux : permettez-moi de vous secourir et de vous récompenser ainsi de la jouissance poétique que vous m’avez procurée.

Mais l’inconnu ne parut pas avoir entendu les paroles de Léonce. Courbé sur le rivage, il dépliait, avec une répugnance visible, les hardes ignobles qu’il était obligé de reprendre pour cacher sa nudité.

— Voilà, dit-il en laissant retomber ses guenilles par terre, un supplice que je vous souhaite de ne pas connaître. L’Italien aime la parure, l’artiste aime le bien-être, le luxe, les parfums, la propreté ; cette mollesse exquise qui renouvelle l’âme et le corps après des exercices mâles et salutaires. Personne ne peut comprendre ce qu’il m’en coûte de me montrer aux hommes, aux femmes surtout ! avec une blouse déchirée et un pantalon qui montre la corde.

— Oh ! je vous comprends et je vous plains, répondit Léonce ; mais je puis faire cesser aujourd’hui votre peine, Dieu merci ! Il fait assez chaud pour que vous restiez ici à m’attendre au soleil un quart d’heure ; je vous promets que, dans un quart d’heure, je serai de retour avec des vêtements capables de contenter votre honnête et légitime fantaisie. Attendez-moi.

Et, avant que l’Italien eût répondu, Léonce s’élança sur le sentier, courut à sa voiture et en retira une valise élégante et légère, qu’il rapporta au bord du lac. Il retrouva son Italien dans l’eau, occupé à faire une gerbe des plus belles fleurs aquatiques, qu’il lui rapporta d’un air de triomphe naïf, et qu’il lui présenta avec une grâce affectueuse.

— Je ne puis vous donner autre chose en échange de ce que vous m’apportez, dit-il, je n’ai rien au monde ; mais, grâce à mon adresse et à mon courage, je puis m’approprier les plus rares trésors de la nature, les plus belles fleurs, les plus précieux échantillons minéralogiques, les cristaux, les pétrifications, les plantes des montagnes ; je puis vous donner tout cela si vous voulez que je vous suive dans vos promenades ; et même, si vous avez ici un fusil, je puis abattre l’aigle et le chamois et les déposer au pied de votre maîtresse ; car je suis le plus adroit chasseur que vous ayez rencontré, comme le plus hardi piéton et le plus agile nageur.

Malgré cette naïveté de vanterie italienne, l’effusion du jeune homme ne déplut point à Léonce. Sa figure éclairée par la joie et la reconnaissance avait un éclat, une franchise sympathique, qui gagnaient l’affection. En dix minutes, il transforma le vagabond en un jeune élégant du meilleur ton, en tenue de voyage. Il n’y avait dans la valise de Léonce que des habits du matin, de quoi suffire à une charmante toilette de campagne, vestes légères et bien coupées, cravates de couleurs fines et d’un ton frais, linges magnifiques, pantalons d’été en étoffes de caprice, souliers vernis, guêtres de casimir clair à boutons de nacre. L’Italien choisit sans façon tout de qu’il y avait de mieux. Il était à peu près de la même taille que Léonce, et tout lui allait à merveille ; il n’oublia pas de prendre une paire de gants, dont il respira le parfum avec délices. Et quand il se vit ainsi rafraîchi et paré de la tête aux pieds, il se jeta dans les bras de son nouvel ami, en s’écriant qu’il lui devait la plus grande jouissance qu’il eût éprouvée de sa vie. Puis il poussa du bout du pied dans le lac ses haillons, qui lui faisaient horreur, et, dénouant son petit paquet, dont il noya aussi l’enveloppe grossière, il en tira, à la grande surprise de Léonce, un portrait de femme ; entouré de brillants ; une chaîne d’or assez lourde, et deux mouchoirs de batiste garnis de dentelle. C’était là tout ce que contenait son havresac de voyage.

— Vous êtes surpris de voir qu’une espèce de mendiant eût conservé ces objets de luxe, dit-il en se parant de sa chaîne d’or, qu’il étala de son mieux sur son gilet blanc ; c’était tout ce qui me restait de ma splendeur passée, et je ne m’en serais défait qu’à la dernière extrémité. Che volete, Signor mio ? pazzia !

— Vous avez donc été riche ? lui demanda Léonce, frappé de l’aisance avec laquelle il portait son nouveau costume.

— Riche pendant huit jours, je l’ai été cent fois. Vous voulez savoir mon histoire ? je vais vous la dire.

— Eh bien, racontez-la-moi en marchant, et suivez-moi, dit Léonce. Nous allons reporter à nous deux cette valise dans ma voiture.

— Vous êtes en voyage, Signor ?

— Non, mais en promenade, et pour plusieurs jours peut-être. Voulez-vous être de la partie ?

— Ah ! de grand cœur, d’autant plus que je peux vous être à la fois utile et agréable. J’ai plusieurs petits talents, et je connais déjà à fond ces montagnes dans lesquelles j’erre depuis huit jours. Je ne puis rester nulle part. Ma tête emporte sans cesse mes jambes pour se venger de mon cœur, qui l’emporte elle-même à chaque instant. Mais pour vous faire comprendre ma manière de voyager, c’est-à-dire ma manière de vivre, il faut que je me fasse connaître tout entier.

J’ignore le lieu de ma naissance, et je ne sais à quelle grande dame coupable ou à quelle malheureuse fille égarée je dois le jour. La femme d’un marchand de poissons me recueillit un matin dans la campagne de Rome, au bord du Tibre, et me donna le nom de Teverino, autrement dit Tiberinus. J’avais environ deux ans ; je ne pouvais dire d’où je venais, ni le nom de mes parents. Cette bonne âme m’éleva malgré sa misère. Elle n’avait plus de fils, et elle compta sur moi pour l’assister et la soutenir quand je serais en âge de travailler. Malheureusement, je n’étais pas né avec le goût du travail : la nature m’a gratifié d’une paresse de prince, et c’est ce qui m’a toujours fait croire que j’étais d’un sang illustre, bien que par mon esprit j’appartienne au peuple. Il faut que l’un des deux auteurs de mes jours ait été de cette race de pauvres diables qui sont destinés à tout conquérir par eux-mêmes ; et, dans mon origine problématque, c’est le côté dont je suis le moins porté à rougir. Tant que je fus un petit enfant, j’aimai la pêche, mais plutôt comme un art que comme un métier. Oui, je me sentais déjà né pour les inventions de l’intelligence. Ardent aux exercices périlleux et violents, je n’avais pas le goût du lucre. J’éprouvais un plaisir extrême à guetter, à surprendre et à conquérir la proie. Je ne savais pas la faire marchander pour la vendre. Je perdais l’argent, ou je me le laissais emprunter par le premier venu. J’avais trop bon cœur pour rien refuser à mes petits camarades. Je les aidais à bien placer leurs marchandises au lieu de