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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/133

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TEVERINO.

en baisant le bras qu’elle parut lui abandonner machinalement, et qu’elle lui retira en voyant la négresse re réveiller. Replacez-vous dans votre hamac, et dormez tout de bon. Je vous bercerai mollement, ces larmes vous ont fatiguée, la chaleur est extrême, et nous devons attendre que le soleil baisse pour quitter les bois.

La singularité et la mobilité des impressions de Léonce donnaient de l’inquiétude à lady G… Son regard avait une expression qu’elle ne lui avait encore jamais trouvée, et il lui était facile de sentir, au mouvement saccadé du hamac, qu’il tenait le cordon d’une main tremblante et agitée. Elle vit donc avec plaisir reparaître Madeleine, qui, après avoir taquiné la négresse, en lui chatouillant les paupières et les lèvres avec un brin d’herbe, revint admirer le hamac et relayer Léonce, malgré lui, dans son emploi de berceur.

— Elle est trop familière, vous l’avez déjà gâtée, dit Léonce en anglais à Sabina. Laissez-moi chasser cet oiseau importun.

— Non, répondit lady G… avec une angoisse évidente, laissez-la me bercer ; ses mouvements sont plus moelleux que les vôtres ; et d’ailleurs vous avez trop d’esprit pour que je m’endorme facilement auprès de vous. La familiarité de cet enfant m’amuse ; je suis lasse d’être servie à genoux.

Là-dessus elle s’endormit ou feignit de s’endormir, et Léonce s’éloigna, dépité plus que jamais.

Il sortit du bois et marcha quelque temps au hasard. Il aperçut bientôt le curé qui pêchait à la ligne, et le jockey qui était venu lui tenir compagnie, pendant que les chevaux paissaient en liberté dans une prairie naturelle à portée de sa vue, et que la voiture était remisée à l’ombre beaucoup plus loin. Certain de les retrouver quand il voudrait, Léonce s’enfonça dans une gorge sauvage, et marcha vite pour calmer ses esprits surexcités et troublés.

Sa mauvaise humeur se dissipa bientôt à l’aspect des beautés de la nature. Il avait tourné plusieurs rochers, et il se trouvait au bord d’un lac microscopique, ou plutôt d’une flaque d’eau cristalline enfouie et comme cachée dans un entonnoir de granit. Cette eau, profonde et brillante comme le ciel, dont elle reflétait l’azur embrasé et les nuages d’or, offrait l’image du bonheur dans le repos. Léonce s’assit au rivage dans une anfractuosité du roc, qui formait des degrés naturels comme pour inviter le voyageur à descendre au bord de l’onde tranquille. Il regarda longtemps les insectes au corsage de turquoise et de rubis qui effleuraient les plantes fontinales ; puis il vit passer, dans le miroir du lac, une bande de ramiers qui traversait les airs et qui disparut comme une vision, avec la rapidité de la pensée. Léonce se dit que les joies de la vie passaient aussi rapides, aussi insaisissables, et que, comme cette réflection de l’image voyageuse, elles n’étaient que des ombres. Puis il se trouva ridicule de faire ainsi des métaphores germaniques, et envia la tranquillité d’âme du curé, qui, dans ce beau lac, n’eût vu qu’un beau réservoir de truites.

Un léger bruit se fit entendre au-dessus de lui. Un instant il crut que Sabina venait le rejoindre ; mais le battement de son cœur s’apaisa bien vite à la vue du personnage qui descendait les degrés du roc, dont il occupait le dernier degré.

C’était un grand gaillard, plus que pauvrement vêtu, qui portait au bout d’un bâton passé sur son épaule, un mince paquet serré dans un mouchoir rouge et bleu. Ses haillons, ses longs cheveux tombant sur un visage pâle et fortement dessiné, son épaisse barbe noire comme de l’encre, sa démarche nonchalante, et ce je ne sais quoi de railleur qui caractérise le regard du vagabond lorsqu’il rencontre le riche seul et face à face, tout lui donnait l’aspect d’un franc vaurien.

Léonce pensa qu’il était dans un endroit très-désert et que le quidam avait sur lui tout l’avantage de la position, car le sentier était trop étroit pour deux, et il ne fallait pas se le disputer longtemps pour que le lac reçût dans son onde muette et mystérieuse celui qui n’aurait pas les meilleurs poings, et la meilleure place pour combattre.

Dans cette éventualité, qui ne troubla pourtant pas beaucoup Léonce, il prit un air d’indifférence et attendit la rencontre de l’inconnu dans un calme philosophique. Cependant il put compter avec une légère impatience le nombre de pas qui retentit sur le rocher, jusqu’à ce que le vagabond eût atteint le dernier degré et se trouvât juste à ses côtés.

— Pardon, Monsieur, si je vous dérange, dit alors l’iconnu d’une voix sonore et avec un accent méridional très-prononcé ; mais si c’était un effet de votre courtoisie, Votre Seigneurie se rangerait un peu pour me laisser boire.

— Rien de plus juste, répondit Léonce en le laissant passer et en remontant un degré, de manière à se trouver immédiatement derrière lui.

L’inconnu ôta son chapeau de paille déchiré, et s’agenouillant sur le roc, il plongea avidement dans l’eau sa sauvage barbe et la moitié de son visage, puis on l’entendit humer comme un cheval, ce qui donna à Léonce l’envie facétieuse de siffler en cadence comme on fait pour occuper ces animaux impatients et ombrageux pendant qu’ils se désaltèrent.

Mais il s’abstint de cette plaisanterie, et il envia la confiance superbe avec laquelle ce misérable se plaçait ainsi sous ses pieds, la tête en avant, le corps abandonné, dans un tête-à-tête qui eût pu devenir funeste à l’un des deux en cas de mésintelligence. « Voilà le seul bonheur du pauvre, pensa encore Léonce ; il a la sécurité en de semblables rencontres. Nous voici deux hommes, peut-être d’égale force : l’un ne saurait pourtant boire sous l’œil de l’autre sans regarder un peu derrière lui, et celui qui peut se désaltérer gratis avec cette volupté, ce n’est pas le riche. »

Quand le vagabond eut assez bu, il redressa son corps, et, restant assis sur ses talons : — Voilà, dit-il, de l’eau bien tiède à boire, et qui doit désaltérer en entrant par les pores plus qu’en passant par le gosier, qu’en pense Votre Seigneurie ?

— Auriez-vous la fantaisie de prendre un bain ? dit Léonce, incertain si ce n’était pas une menace.

— Oui, Monsieur, j’ai cette fantaisie, répondit l’autre ; et il commença tranquillement à se déshabiller, ce qui ne prit guère de temps, car il n’était point surchargé de toilette, et à peine avail-il sur lui une seule boutonnière qui ne fût rompue.

— Savez-vous nager, au moins ? lui demanda Léonce. Ceci est un large puits ; il n’y a point de rivage du côté où nous sommes, le rocher tombe à pic à une grande profondeur vraisemblablement.

— Oh ! Monsieur, fiez-vous à un ex-professeur de natation dans le golfe de Baja, répondit l’étranger ; et, enlevant lestement le lambeau qui lui servait de chemise, il s’élança dans le lac avec l’aisance d’un oiseau amphibie.

Léonce prit plaisir à le voir plonger, disparaître pendant quelques instants, puis revenir à la surface sur un point plus éloigné, traverser la nappe étroite du petit lac en un clin d’œil, se laisser porter sur le dos, se placer debout comme s’il eût trouvé pied, puis folâtrer en lançant autour de lui des flots d’écume, le tout avec une grâce naturelle et une vigueur admirable.

Bientôt, pourtant, il revint au pied du roc, et, comme le bord était en effet très-escarpé, il pria Léonce de lui tendre la main pour l’aider à remonter. Le jeune homme s’y prêta de bonne grâce, tout en se tenant sur ses gardes, pour n’être pas entraîné par surprise, et, le voyant assis sur la pierre échauffée par le soleil, il ne put s’empêcher d’admirer la force et la beauté de son corps, dont la blancheur contrastait avec sa figure et ses mains un peu hâlées. — Cette eau est plus froide que je ne pensais, dit le nageur ; elle n’est échauffée qu’à la surface, et je n’aurai de plaisir qu’en m’y plongeant pour la seconde fois. D’ailleurs, voici l’occasion de faire un peu de toilette.

Et il tira de son maigre paquet une grande coquille qui lui servait de tasse, mais dont il avait dédaigné de se servir pour boire. Il la remplit d’eau à diverses re-