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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/128

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TEVERINO.

moi. J’ai quatorze ans, cela ferait vingt-quatre ou vingt-cinq ans, n’est-ce pas ?

— Alors le danger est grand. Tu es trop jeune pour te marier, Madeleine.

— Trop jeune d’un an ou deux. Ce défaut-là passera vite.

— Mais ton amoureux doit être impatient ?

— Non ! il n’en parle pas.

— Tant pis ! et toi, es-tu aussi tranquille ?

— Il le faut bien ; je ne peux pas faire marcher le temps comme je fais voler les oiseaux.

— Et vous comptez vous marier ensemble ?

— Cela, je n’en sais rien ; nous n’avons point parlé de cela.

— Tu n’y songes donc pas, toi ?

— Pas encore, puisque je suis trop jeune.

— Et s’il ne t’épousait pas, dit lady G…

— Oh ! c’est impossible, il m’aime.

— Depuis longtemps ? reprit Sabina.

— Depuis huit jours.

Oime ! dit Léonce, et tu es déjà sûre de lui à ce point ?

— Sans doute, puisqu’il m’a dit qu’il m’aimait.

— Et crois-tu ainsi tous ceux qui te parlent d’amour ?

— Il n’y a que lui qui m’en ait encore parlé, et c’est le seul que je croirai dans ma vie, puisque c’est celui que j’aime.

— Ah ! curé, dit Sabina en jetant un regard sur le bourru endormi, voilà ce que vous ne pourrez jamais comprendre ! c’est la foi, c’est l’amour.

— Non, Madame, reprit l’oiselière, il ne peut pas comprendre, lui. Il dit d’abord que personne ne connaît mon amoureux, et que ce doit être un mauvais sujet. C’est tout simple : il est étranger, il vient de passer par chez nous ; il n’a ni parents ni amis pour répondre de lui ; il s’est arrêté au pays parce qu’il m’a vue et que je lui ai plu. Alors il n’y a que moi qui le connaisse et qui puisse dire : C’est un honnête homme. M. le curé veut qu’il s’en aille, et il menace de le faire chasser par les gendarmes. Moi, je le cache ; c’est encore tout simple.

— Et où le caches-tu !

— Dans ma cabane.

— As-tu des parents ?

— J’ai mon frère qui est… sauf votre permission, contrebandier… mais il ne faut pas le dire, même à M. le curé.

— Et cela fait qu’il passe les nuits dans la montagne et les jours à dormir, n’est-ce pas ? reprit Léonce.

— À peu près. Mais il sait bien que mon bon ami couche dans son lit quand il est dehors.

— Et cela ne le fâche pas ?

— Non, il a bon cœur.

— Et il ne s’inquiète de rien ?

— De quoi s’inquiéterait-il ?

— T’aime-t-il beaucoup, ton frère ?

— Oh ! il est très-bon pour moi… nous sommes orphelins depuis longtemps ; c’est lui qui m’a servi de père et de mère.

— Il me semble que nous pouvons être tranquilles, Léonce ? dit lady G… à son ami.

— Jusqu’à présent, oui, répondit-il. Mais l’avenir ! Je crains Madeleine, que votre bon ami ne s’en aille, de gré ou de force, un de ces matins, et ne vous laisse pleurer.

— S’il s’en va, je le suivrai.

— Et vos oiseaux ?

— Ils me suivront. Je fais quelquefois dix lieues avec eux.

— Vous suivent-ils maintenant ?

— Vous ne les voyez pas voler d’arbre en arbre tout le long du chemin ? ils n’approchent pas, parce que je ne suis pas seule et que la voiture les effraie ; mais je les vois bien, moi, et ils me voient bien aussi, les pauvres petits !

— Le monde a plus de dix lieues de long ; si votre bon ami vous emmenait à plus de cent lieues d’ici ?

— Partout où j’irai il y aura des oiseaux, et je m’en ferai connaître.

— Mais vous regretteriez ceux que vous avez élevés ?

— Oh ! sans doute. Il y en a deux ou trois surtout qui ont tant d’esprit, tant d’esprit, que M. le curé n’en a pas plus, et que mon bon ami seul en a davantage. Mais je vous dis que tous mes oiseaux me suivraient comme je suivrais mon bon ami. Ils commencent à le connaître et à ne pas s’envoler quand il est avec moi.

— Pourvu que le bon ami ne soit pas plus volage que les oiseaux ! dit Sabina. Est-il bien beau, ce bon ami ?

— Je crois que oui ; je ne sais pas.

— Vous n’osez donc pas le regarder ? dit Léonce.

— Si fait. Je le regarde quand il dort, et je crois qu’il est beau comme le soleil ; mais je ne peux pas dire que je m’y connaisse.

— Quand il dort ! vous entrez donc dans sa chambre ?

— Je n’ai pas la peine d’y entrer, puisque j’y dors moi-même. Nous ne sommes pas riches, Altesse ; nous n’avons qu’une chambre pour nous, avec ma chèvre et le cheval de mon frère.

— C’est la vie primitive ! Mais dans tout cela, tu ne dors guère, puisque tu passes les nuits à contempler ton bon ami ?

— Oh ! je n’y passe guère qu’un quart d’heure après qu’il s’est endormi. Il se couche et s’endort pendant que je récite ma prière tout haut, le dos tourné, au bout de la chambre. Il est vrai qu’ensuite je m’oublie quelquefois à le regarder plus longtemps que je ne puis le dire. Mais ensuite le sommeil me prend, et il me semble que je dors mieux après.

— D’où il résulte pourtant qu’il dort plus que toi ?

— Mais il dort très-bien, lui ; pourquoi ne dormirait-il pas ? la maison est très-propre, quoique pauvre, et j’ai soin que son lit soit toujours bien fait.

— Il ne se réveille donc pas, lui, pour te regarder pendant ton sommeil ?

— Je n’en sais rien, mais je ne le crois pas, je l’entendrais. J’ai le sommeil léger comme celui d’un oiseau.

— Il t’aime donc moins que tu ne l’aimes ?

— C’est possible, dit tranquillement l’oiselière après un instant de réflexion, et même ça doit être, puisque je suis encore trop jeune pour qu’il m’épouse.

— Enfin, tu es certaine qu’il t’aimera un jour assez pour t’épouser ?

— Il ne m’a rien promis ; mais il me dit tous les jours : « Madeleine, tu es bonne comme Dieu, et je voudrais ne jamais te quitter. Je suis bien malheureux de songer que, bientôt peut-être, je serai forcé de m’en aller. » Moi, je ne réponds rien, mais je suis bien décidée à le suivre, afin qu’il ne soit pas malheureux ; et puisqu’il me trouve bonne et désire ne jamais me quitter, il est certain qu’il m’épousera quand je serai en âge.

— Eh bien, Léonce, dit Sabina en anglais à son ami, admirons, et gardons-nous de troubler par nos doutes cette foi sainte de l’âme d’un enfant. Il se peut que son amant la séduise et l’abandonne ; il se peut qu’elle soit brisée par la honte et la douleur ; mais encore, dans son désastre, je trouverais son existence digne d’envie. Je donnerais tout ce que j’ai vécu, tout ce que je vivrai encore, pour un jour de cet amour sans bornes, sans arrière-pensée, sans hésitation, aveuglément sublime, où la vie divine pénètre en nous par tous les pores.

— Certes, elle vit dans l’extase, dit Léonce, et sa passion la transfigure. Voyez comme elle est belle, en parlant de celui qu’elle aime, malgré que la nature ne lui ait rien donné de ce qui fait de vous la plus belle des femmes ! Eh bien ! pourtant, à cette heure, Sabina, elle est beaucoup plus belle que vous. Ne le pensez-vous pas ainsi ?

— Vous avez une manière de dire des grossièretés qui ne peut pas me blesser aujourd’hui, quoique vous y fassiez votre possible. Cependant, Léonce, il y a quelque chose d’impitoyable dans votre amitié. Mon malheur est assez grand de ne pouvoir connaître cet amour extatique, sans que vous veniez me le reprocher juste au moment où je mesurais l’étendue de ma misère. Si je voulais me venger, ne pourrais-je pas vous dire que vous êtes aussi misérable que moi, aussi incapable de croire aveuglé-