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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/121

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TEVERINO.

— C’est vrai. Allons donc à la messe ; mais que vouliez-vous faire de ce curé ?

— Eh quoi, toujours des questions, quand vous savez que l’oracle doit être muet ?

— Vos bizarreries commencent à m’intéresser. Est-ce qu’il ne m’est pas même permis de chercher à comprendre ?

— Parfaitement, je ne risque point d’être deviné.

Le wurst traversa le hameau et s’arrêta devant l’église rustique. Elle était ordinairement presque déserte aux messes de la semaine, mais elle se remplit de femmes et d’enfants curieux dès que les deux nobles voyageurs y furent entrés. Cependant le plus grand nombre retourna bientôt sous le porche pour admirer les chevaux, toucher la voiture, et surtout contempler la négresse, qui leur causait un étonnement mêlé d’ironie et d’effroi.

Le sacristain vint placer Sabina et Léonce dans le banc d’honneur. L’air des montagnes est si vif, que le curé avait déjà faim et ne traînait pas sa messe en longueur.

Lady G… avait pris du bout des doigts un missel respectable parmi d’autres bouquins de dévotion épars sur le prie-Dieu. Elle paraissait fort recueillie ; mais Léonce s’aperçut bientôt qu’elle tenait toujours Wilhelm-Meister sous son châle, qu’elle le glissait peu à peu sur le missel ouvert devant elle, et enfin qu’elle le lisait avidement pendant le confiteor.

Lui, s’agenouilla près d’elle à l’élévation, et lui dit bien bas : — Je gage que ce pasteur naïf et ces bonnes gens qui vous regardent sont édifiés de votre piété, Sabina ! Mais moi, je me dis que vous respectez les apparences d’une religion à laquelle vous ne croyez plus.

Elle ne lui répondit qu’en lui montrant du doigt le mot pédant qui se retrouve en plusieurs endroits de Wilhelm-Meister, à propos d’un des personnages de la troupe vagabonde.

— Vous savez bien que je ne suis pas dévote, lui dit-elle après la messe, en parcourant avec lui la nef bordée de petites chapelles ; j’ai la religion de mon temps.

— C’est-à-dire que vous n’en avez pas ?

— Je crois qu’au contraire aucune époque n’a été plus religieuse, en ce sens que les esprits élevés luttent contre le passé, et aspirent vers l’avenir. Mais le présent ne peut s’abriter sous aucun temple. Pourquoi m’avez-vous fait entrer dans celui-ci ?

— N’allez-vous pas à la messe le dimanche ?

— C’est une affaire de convenance, et pour ne pas jouer le rôle d’esprit fort. Le dimanche est d’obligation religieuse, par conséquent d’usage mondain.

— Hélas ! vous êtes hypocrite.

— De religion ? Non pas. Je ne cache à personne que j’obéis à une coutume.

— Vous vous êtes fait un dieu de ce monde profane, et vous le trouvez plus facile à servir.

— Léonce, seriez-vous dévot ? dit-elle en le regardant.

— Je suis artiste, répondit-il ; je sens partout la présence de Dieu, même devant ces grossières images du moyen âge, qui font ressembler le lieu où nous sommes à quelque pagode barbare.

— Vous êtes plus impie que moi : ces fétiches affreux, ces ex-voto cyniques me font peur.

— Je vois, le passé est votre effroi ; il vous gâte le présent. Que ne comprenez-vous l’avenir ? Vous seriez dans l’idéal.

— Tenez, artiste, regardez ! lui dit Sabina en attirant son attention sur une figure agenouillée sur le pavé, dans la profondeur sombre d’une chapelle funéraire.

C’était une jeune fille, presque un enfant, pauvrement vêtue, quoique avec propreté. Elle n’était pas jolie, mais sa figure avait une expression saisissante, et son attitude une noblesse singulière. Un rayon de soleil, égaré dans cette cave humide où elle priait, tombait sur sa nuque rosée et sur une magnifique tresse de cheveux d’un blond pâle, presque blanchâtre, roulée et serrée autour d’un petit béguin de velours rouge brodé d’or fané, et garni de dentelle noire, à la mode du pays. Elle était haute en couleur, malgré le ton fade de sa chevelure. Le bleu tranché de ses yeux paraissait plus brillant sous ses longs cils d’or mat tirant sur l’argent. Son profil trop court avait des courbes d’une finesse et d’une énergie extraordinaires.

— Allons, Léonce, ne vous oubliez pas trop à la regarder, dit Sabina à son compagnon, qui était comme pétrifié devant la villageoise, c’est de moi seule qu’il faut être occupé aujourd’hui ; si vous avez une distraction, je suis perdue, je m’ennuie.

— Je ne pense qu’à vous en la regardant. Regardez-la aussi. Il faut que vous compreniez cela.

— Cela ? c’est la foi aveugle et stupide, c’est le passé qui vit encore, c’est le peuple. C’est curieux pour l’artiste, mais moi je suis poëte, et il me faut plus que l’étrange, il me faut le beau… Cette petite est laide.

— C’est que vous n’y comprenez rien. Elle est belle selon le type rare auquel elle appartient.

— Type d’Albinos.

— Non ! c’est la couleur de Rubens, avec l’expression austère des vierges du Bas-Empire. Et l’attitude ?

— Est raide comme le dessin des maîtres primitifs. Vous aimez cela ?

— Cela a sa grâce, parce que c’est naïf et imprévu. La Madeleine de Canova pose, les vierges de la Renaissance savent qu’elles sont belles ; les modèles primitifs sont tout d’un jet, tout d’une pièce, on pourrait dire tout d’une venue, comme la pensée qui les fit éclore.

— Et qui les pétrifia… Tenez, elle a fini sa prière ; parlez-lui, vous verrez qu’elle est bête malgré l’expression de ses traits.

— Mon enfant, dit Léonce à la jeune fille, vous paraissez très-pieuse. Y a-t-il quelque dévotion particulière attachée à cette chapelle ?

— Non, Monseigneur, répondit la jeune fille en faisant la révérence ; mais je me cache ici pour prier, afin que M. le curé ne me voie point.

— Et que craignez-vous des regards de M. le curé ? demanda lady G…

— Je crains qu’il ne me chasse, reprit la montagnarde ; il ne veut plus que je rentre dans l’église, sous prétexte que je suis en état de péché mortel.

Elle fit cette réponse avec tant d’aplomb et d’un air à la fois si ingénu et si décidé, que Sabina ne put s’empêcher de rire.

— Est-ce que cela est vrai ? lui demanda-t-elle.

— Je crois que M. le curé se trompe, répondit la jeune fille, et que Dieu voit plus clair que lui dans mon cœur.

Là-dessus elle fit une nouvelle révérence et s’éloigna rapidement, car le curé, qui avait fini de se dépouiller de ses habits sacerdotaux, paraissait au fond de la nef.

Interrogé par nos deux voyageurs, le curé jeta un regard sur la pécheresse qui fuyait, haussa les épaules, et dit d’un ton courroucé :

— Ne faites pas attention à cette vagabonde, c’est une âme perdue.

— Cela est fort étrange, dit Sabina ; sa figure n’annonce rien de semblable.

— Maintenant, dit le curé, je suis aux ordres de Vos Seigneuries.

On remonta en voiture, et après quelques mots de conversation générale, le curé demanda la permission de lire son bréviaire, et bientôt il fut si absorbé par cette dévotion, que Léonce et Sabina se retrouvèrent comme en tête-à-tête. Par égard pour le bonhomme, qui ne paraissait pas entendre l’anglais, ils causèrent dans cette langue afin de ne lui point donner de distractions.

— Ce prêtre intolérant, esclave de ses patenôtres, ne nous promet pas grand plaisir, dit Sabina. Je crois que vous l’avez recruté pour me punir d’avoir pris un peu d’humeur de la rencontre de la marquise.

— J’ai peut-être eu un motif plus sérieux, répondit Léonce. Vous ne le devinez pas ?

— Nullement.

— Je veux bien vous le dire ; mais c’est à condition que vous l’écouterez très-sérieusement.

— Vous m’inquiétez !