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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/12

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

se lamentait sur la fatigue de son cheval, tout en le rouant de coups, et se donnait des airs de citadin pour vouer à tous les diables ce pays sauvage et ses stupides habitants.



Nos voyageurs embarrassés s’adressèrent à un mendiant. (Page 9.)

Plus d’une fois, voyant le chemin rapide, mais sec, Marcelle et ses gens avaient mis pied à terre ; mais on ne pouvait marcher cinq minutes sans arriver à un de ces fonds où le chemin se resserre et se trouve entièrement occupé par une source à fleur de terre, sans écoulement, et formant une mare liquide impossible à franchir à pied pour une femme délicate. La Parisienne Suzette aimait mieux verser, disait-elle, que de laisser sa chaussure dans ces bourbiers, et Lapierre, qui avait passé sa vie en escarpins sur des parquets bien luisants, était tellement gauche et démoralisé, que madame de Blanchemont n’osait plus lui laisser porter son fils.

Le réponse ordinaire du paysan, quand on lui demande n’importe quel chemin, c’est de vous dire : Marchez tout droit, toujours tout droit. C’est tout simplement une facétie, une espèce de calembour qui signifie qu’on doit marcher sur ses jambes, car il n’y a pas un seul chemin tout droit dans la Vallée-Noire. Les nombreux ravins de l’Indre, de la Vauvre, de la Couarde [1], du Gourdon et de cent autres moindres ruisseaux qui changent de nom dans leur cours, et qui n’ont jamais été avilis sous le joug d’aucun pont ni chaussée, vous forcent à mille détours pour chercher un endroit guéable, de sorte que vous êtes souvent obligé de tourner le dos au lieu vers lequel vous vous dirigez.

Arrivés à un carrefour surmonté d’une croix, endroit sinistre que l’imagination des paysans peuple toujours de démons, de sorciers et d’animaux fantastiques, nos voyageurs embarrassés s’adressèrent à un mendiant qui, assis sur la pierre des morts [2], leur criait d’une voix monotone : « Âmes charitables, ayez pitié d’un pauvre malheureux ! »

La grande taille voûtée de cet homme très-vieux, mais

  1. La Couarde est ainsi nommée, parce que son cours est partout caché sous les buissons, où elle semble avoir peur d’être découverte. C’est un ruisseau noir, étroit et profond, qui coule en silence, et qui est, disent les paysans, plus traître qu’il n’est gros. La Tarde est une autre rivière molle et paresseuse qui arrose aussi de délicieuses prairies.
  2. C’est une pierre creuse ; où chaque enterrement qui passe dépose et laisse au pied de la croix une petite croix de bois grossièrement taillée.