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VALENTINE.

ravant, se dressa sur ses pattes, et, d’un coup de boutoir, roula son frêle adversaire sur le parquet. Celui-ci vint, en jetant des cris aigus, se réfugier aux pieds de sa maîtresse. Ce fut une occasion pour Bénédict, qui vit la comtesse éperdue, de s’élancer hors de l’appartement en feignant d’entraîner et de châtier Perdreau, qu’au fond du cœur il remerciait sincèrement de son inconvenance.

Comme il sortait escorté des glapissements du lévrier, des sourds grognements de son propre chien et des exclamations douloureuses de la comtesse, il rencontra la marquise, qui, étonnée de ce vacarme, lui demanda ce que cela signifiait.

— Mon chien a étranglé celui de madame, répondit-il d’un air piteux en s’enfuyant.

Il retourna à la ferme, emportant un grand fonds d’ironie et de haine contre la noblesse, et riant du bout des lèvres de son aventure. Cependant il eut pitié de lui-même en se rappelant quels affronts bien plus grands il avait prévus, et de quel sang-froid moqueur il s’était vanté en quittant Louise quelques heures auparavant. Peu à peu tout le ridicule de cette scène lui parut retomber sur la comtesse, et il arriva à la ferme en veine de gaieté. Son récit fit rire Athénaïs jusqu’aux larmes. Louise pleura en apprenant comment Valentine avait accueilli son message et reconnu la chanson que Bénédict lui avait chantée. Mais Bénédict ne se vanta pas de sa visite au château devant le père Lhéry. Celui-ci n’était pas homme à s’amuser d’une plaisanterie qui pouvait lui faire perdre mille écus de profits par chacun an.

— Qu’est-ce donc que tout cela signifie ? répéta la marquise en entrant dans le salon.

— C’est vous, Madame, qui me l’expliquerez, j’espère, répondit la comtesse. N’étiez-vous pas ici quand cet homme est entré ?

— Quel homme ? demanda la marquise.

M. Bénédict, répondit Valentine toute confuse et cherchant à prendre de l’aplomb. Maman, il vous apportait du gibier ; ma bonne maman l’a prié de chanter, et je l’accompagnais…

— C’est pour vous qu’il chantait, Madame ? dit la comtesse à sa belle-mère. Mais vous l’écoutiez de bien loin, ce me semble.

— D’abord, répondit la vieille, ce n’est pas moi qui l’en ai prié, c’est Valentine.

— Cela est fort étrange, dit la comtesse en attachant des yeux perçants sur sa fille.

— Maman, dit Valentine en rougissant, je vais vous expliquer cela. Mon piano est horriblement faux, vous le savez ; nous n’avons pas de facteur dans les environs ; ce jeune homme est musicien ; en outre, il accorde très-bien les instruments… Je savais cela par Athénaïs, qui a un piano chez elle, et qui a souvent recours à l’adresse de son cousin…

— Athénaïs a un piano ! ce jeune homme est musicien ! Quelle étrange histoire me faites-vous là ?

— Rien n’est plus vrai, Madame, dit la marquise. Vous ne voulez jamais comprendre qu’à présent tout le monde en France reçoit de l’éducation ! Ces gens-là sont riches ; ils ont fait donner des talents à leurs enfants. C’est fort bien fait ; c’est la mode : il n’y a rien à dire. Ce garçon chante très-bien, ma foi ! Je l’écoutais du vestibule avec beaucoup de plaisir. Eh bien ! qu’y a-t-il ? Croyez-vous que Valentine fût en danger auprès de lui quand moi j’étais à deux pas ?

— Oh ! Madame, dit la comtesse, vous avez une manière d’interpréter mes idées !…

— Mais c’est que vous en avez de si bizarres ! Vous voilà tout effarouchée parce que vous avez trouvé votre fille au piano avec un homme ! Est-ce qu’on fait du mal quand on est occupé à chanter ? Vous me faites un crime de les avoir laissés seuls un instant, comme si… Eh ! mon Dieu ! vous ne l’avez donc pas regardé, ce garçon ? Il est laid à faire peur !

— Madame, répondit la comtesse, avec le sentiment d’un profond mépris, il est tout simple que vous vous traduisiez ainsi mon mécontentement. Comme il nous est impossible de nous entendre sur de certaine choses, c’est à ma fille que je m’adresse. Valentine, je n’ai pas besoin de vous dire que je n’ai point les idées grossières qu’on me prête. Je vous connais assez, ma fille, pour savoir qu’un homme de cette sorte n’est pas un homme pour vous, et qu’il n’est pas en son pouvoir de vous compromettre. Mais je hais l’inconvenance, et je trouve que vous la bravez beaucoup trop légèrement. Songez que rien n’est pire dans le monde que les situations ridicules. Vous avez trop de bienveillance dans le caractère ; trop de laisser-aller avec les inférieurs. Rappelez-vous qu’ils ne vous en sauront aucun gré, qu’ils en abuseront toujours, et que les mieux traités seront les plus ingrats. Croyez-en l’expérience de votre mère et observez-vous davantage. Déjà plusieurs fois j’ai eu l’occasion de vous faire ce reproche : vous manquez de dignité. Vous en sentirez les inconvénients. Ces gens-là ne comprennent pas jusqu’où il leur est permis d’aller et le point fixe où ils doivent s’arrêter. Cette petite Athénaïs est avec vous d’une familiarité révoltante. Je le tolère, parce qu’après tout c’est une femme. Mais je ne serais pas très-flattée que son fiancé vînt, dans un endroit public, vous aborder d’un petit air dégagé. C’est un jeune homme fort mal élevé, comme ils le sont tous dans cette classe-là, manquant de tact absolument… M. de Lansac, qui fait quelquefois un peu trop le libéral, a beaucoup trop auguré de lui en lui parlant l’autre jour comme à un homme d’esprit… Un autre se fût retiré de la danse ; lui, vous a très-cavalièrement embrassée, ma fille… Je ne vous en fais pas un reproche, ajouta la comtesse en voyant que Valentine rougissait à perdre contenance ; je sais que vous avez assez souffert de cette impertinence, et, si je vous la rappelle, c’est pour vous montrer combien il faut tenir à distance les gens de peu.

Pendant ce discours, la marquise, assise dans un coin, haussait les épaules. Valentine, écrasée sous le poids de la logique de sa mère, répondit en balbutiant :

— Maman, c’est seulement à cause du piano que je pensais… Je ne pensais pas aux inconvénients…

— En s’y prenant bien, reprit la comtesse désarmée par sa soumission, il peut n’y en avoir aucun à le faire venir. Le lui avez-vous proposé ?

— J’allais le faire lorsque…

— En ce cas il faut le faire rentrer…

La comtesse sonna et demanda Bénédict ; mais on lui dit qu’il était déjà loin sur la colline.

— Tant pis, dit-elle quand le domestique fut sorti ; il ne faut pour rien au monde qu’il croie avoir été admis ici pour sa belle voix. Je tiens à ce qu’il revienne en subalterne, et je me charge de le recevoir sur ce pied-là. Donnez-moi cette écritoire. Je vais lui expliquer ce qu’on attend de lui.

— Mettez-y de la politesse au moins, dit la marquise à qui la peur tenait lieu de raison.

— Je sais les usages, Madame, répondit la comtesse. Elle traça quelques mots à la hâte, et les remettant à Valentine :

— Lisez, dit-elle, et faites porter à la ferme.

Valentine jeta les yeux sur le billet. Le voici :

« Monsieur Bénédict, voulez-vous accorder le piano de ma fille ? vous me ferez plaisir.

« J’ai l’honneur de vous saluer.
« F. Cesse de Raimbault. »


Valentine prit dans sa main le pain à cacheter, et feignit de le placer sous le feuillet ; mais elle sortit en gardant la lettre ouverte. Allait-elle donc envoyer cette insolente signification ? était-ce ainsi qu’il fallait payer Bénédict de son dévouement ? Fallait-il traiter en laquais l’homme qu’elle n’avait pas craint de marquer au front d’un baiser fraternel ? Le cœur l’emporta sur la prudence ; elle tira un crayon de sa poche, et, entre les doubles portes de l’antichambre déserte, elle traça ces mots au bas du billet de sa mère :

« Oh ! pardon ! pardon, Monsieur ! Je vous expliquerai cette invitation. Venez ; ne refusez pas de venir. Au nom de Louise, pardon ! »

Elle cacheta le billet et le remit à un domestique.