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LE SECRÉTAIRE INTIME.

sées par les méchants comme le fut la mienne. Si l’on me confond avec ceux qui mentent, c’est la faute de ceux-ci, et non celle du monde, qui craint et qui se méfie avec raison de ce qu’il ne comprend pas. Je ne méprise donc pas le monde, je ne le hais pas ; mais je ne veux jamais l’aduler ni le craindre. C’est un géant aveugle, qui va fauchant indistinctement le froment et l’ivraie. Haïssons les fourbes qui ont crevé l’œil du cyclope, et laissons-le passer sans lui nuire et sans souffrir qu’il nous nuise. Laissons-le passer comme une montagne qui croule, comme un torrent qui suit son cours. Il est au sein des plaines des oasis où l’on peut aller vivre ignoré, loin des vains bruits de l’orage. C’est dans ton cœur, Max, que je me suis retirée et que je vis au milieu des vivants sans avoir rien de commun avec eux.

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« Je suis décidée à laisser dire. Je ne me baisserai pas pour regarder si l’on a mis de la boue sur le chemin où je dois passer. Je passerai, et j’essuierai mes pieds au seuil de ta maison ; et tu me recevras dans tes bras, car toi, tu sais bien que je suis pure. »



Saint-Julien s’assit sur les marches du tombeau. (Page 46.)

Voici la réponse de Max :

« Tu as raison, mon amie. Tu es ma femme et ma sœur, tu es ma maîtresse, mon bonheur et ma gloire. Que m’importe le reste ? Je sais qui tu es et ce que tu as été pour moi depuis vingt ans ; car il y a vingt ans que nous nous aimons, Quintilia ! Je n’étais qu’un enfant lorsqu’on m’envoya représenter un vieillard à la cérémonie de tes noces. Tu avais douze ans, et nous étions trop petits pour monter sur le grand trône ducal qu’on avait élevé pour nous. Il fallut que le digne abbé Scipione te prît dans ses bras pour t’asseoir sur le siège de brocart ; et, sans l’aimable duc de Gurck, qui était plus grand que moi, et qui dans ce temps-là ne songeait guère à être mon rival, je n’aurais pu m’asseoir à tes côtés. C’est moi qui te mis au doigt l’anneau nuptial. Ô le premier beau jour de ma vie ! je ne t’oublierai jamais, et jamais je ne me lasserai de te repasser joyeusement dans ma mémoire. Que vous étiez déjà belle, ô ma petite princesse, avec vos grands yeux noirs, vos joues vermeilles et veloutées, vos cheveux bouclés sur vos épaules, et cette grande robe de drap d’argent dont vous ne pouviez traîner la queue longue, et cette im-