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LA DERNIÈRE ALDINI.

révolution, qui, dans le secret de leur âme, se promettaient de laver la tache du 18 brumaire.

J’aimais ce rôle de Roméo, parce que j’y pouvais exprimer des sentiments de lutte guerrière et de haine chevaleresque. Lorsque mon auditoire, à demi français, battait des mains à mes élans dramatiques, je me sentais vengé de notre abaissement national ; car c’était à leur propre malédiction, au souhait et à la menace de leur propre mort que ces vainqueurs applaudissaient à leur insu.

Un soir, au milieu d’un de mes plus beaux moments et lorsque la salle semblait prête à crouler sous des explosions d’enthousiasme, mes regards rencontrèrent, dans une loge d’avant-scène tout à fait appuyée sur le théâtre, une figure impassible dont l’aspect me glaça subitement. Vous ne savez pas, vous autres, quelles mystérieuses influences gouvernent l’inspiration du comédien, comme l’expression de certains visages le préoccupe et stimule ou enchaîne son audace. Quant à moi du moins, je ne sais pas me défendre d’une immédiate sympathie avec mon public, soit pour m’exalter si je le trouve récalcitrant et le dominer par la colère, soit pour me fondre avec lui dans un contact électrique et retremper ma sensibilité à l’effusion de la sienne. Mais certains regards, certaines paroles dites près de moi à la dérobée, m’ont quelquefois troublé intérieurement au point qu’il m’a fallu tout l’effort de ma volonté pour en combattre l’effet.

La figure qui me frappait en cet instant était d’une beauté vraiment idéale ; c’était incontestablement la plus belle femme qu’il y eût dans toute la salle de San-Carlo. Cependant toute la salle rugissait et trépignait d’admiration, et elle seule, la reine de cette soirée, semblait m’étudier froidement et apercevoir en moi des défauts inappréciables à l’œil vulgaire. C’était la muse du théâtre, c’était la sévère Melpomène en personne, avec son ovale régulier, son noir sourcil, son large front, ses cheveux d’ébène, son grand œil brillant d’un sombre éclat sous un vaste orbite, et sa lèvre froide, dont le sourire n’adoucit jamais l’arc inflexible ; tout cela cependant avec une admirable fleur de jeunesse et des formes riches de santé, de souplesse et d’élégance.

« Quelle est donc cette belle fille brune à l’œil si froid ? demandai-je dans l’entr’acte au comte Nasi, qui m’avait pris en grande amitié, et venait tous les soirs sur le théâtre pour causer avec moi.

— C’est la fille ou la nièce de la princesse Grimani, me répondit-il. Je ne la connais pas ; car elle sort de je ne sais quel couvent, et sa mère ou sa tante est elle-même étrangère à nos contrées. Tout ce que je puis vous dire, c’est que le prince Grimani l’aime comme sa fille, qu’il la dotera bien, et que c’est un des plus beaux partis de l’Italie ; ce qui n’empêche pas que je ne me mettrai pas sur les rangs.

— Et pourquoi ?

— Parce qu’on la dit insolente et vaine, infatuée de sa naissance, et d’un caractère altier. J’aime si peu les femmes de cette trempe, que je ne veux seulement pas regarder celle-là lorsque je la rencontre. On dit qu’elle sera la reine des bals de l’hiver prochain, et que sa beauté est merveilleuse. Je n’en sais rien, je n’en veux rien savoir. Je ne puis souffrir non plus le Grimani : c’est un vrai hidalgo de comédie ; et, s’il n’avait pas une belle fortune et une jeune femme qu’on dit aimable, je ne sais qui pourrait se résoudre à l’ennui de sa conversation ou à la raideur glaciale de son hospitalité.

Pendant l’acte suivant, je regardai de temps en temps la loge d’avant-scène. Je n’étais plus préoccupé de l’idée que j’avais là des juges malveillants, puisque ces Grimani avaient l’habitude d’un maintien superbe même avec les gens qu’ils estimaient être de leur classe. Je regardai la jeune fille avec l’impartialité d’un sculpteur ou d’un peintre : elle me parut encore plus belle qu’au premier aspect. Le vieux Grimani, qui était avec elle sur le devant de la loge, avait une assez belle tête austère et froide. Ce couple guindé me parut échanger quelques monosyllabes d’heure en heure, et à la fin de l’opéra il se leva lentement et sortit sans attendre le ballet.

Le lendemain je retrouvai le vieillard et la jeune fille à la même place et dans la même attitude flegmatique ; je ne les vis pas s’émouvoir une seule fois, et le prince Grimani dormit délicieusement pendant les derniers actes. La jeune personne me parut au contraire donner toute son attention au spectacle. Ses grands yeux étaient attachés sur moi comme ceux d’un spectre, et ce regard fixe, scrutateur et profond finit par m’être si gênant, que je l’évitai avec soin. Mais, comme si un mauvais sort eût été jeté sur moi, plus j’essayais d’en détourner mes yeux, plus ils s’obstinaient à rencontrer ceux de la magicienne. Il y eut dans ce mystérieux magnétisme quelque chose de si étrangement puissant, que j’en ressentis une terreur puérile et que je craignis de ne pouvoir achever la pièce. Jamais je n’avais éprouvé rien de semblable. Il y avait des instants où je m’imaginais reconnaître cette figure de marbre, et je me sentais prêt à lui adresser amicalement la parole. D’autres fois je croyais voir en elle mon ennemi, mon mauvais génie, et j’étais tenté de lui jeter de violents reproches.

La seconda donna vint ajouter à ce malaise vraiment maladif en me disant tout bas : « Lélio, prends garde à toi, tu vas attraper la fièvre. Il y a là une femme qui te donnera la jettatura [1]. »

J’avais cru fermement à la jettatura pendant la plus longue moitié de ma vie. Je n’y croyais plus ; mais l’amour du merveilleux, qu’on ne déloge pas aisément d’une tête italienne et surtout de celle d’un enfant du peuple, m’avait jeté dans les rêveries les plus exagérées du magnétisme animal. C’était l’époque où ces belles fantaisies étaient en pleine floraison par le monde ; Hoffmann écrivait ses Contes fantastiques, et le magnétisme était le pivot mystérieux sur lequel tournaient toutes les espérances de l’illuminisme. Soit que cette faiblesse se fût emparée de moi au point de me gouverner, soit qu’elle me surprît dans un moment où j’étais disposé à la maladie, je me sentis saisi de frissons, et je faillis m’évanouir en rentrant en scène. Ce misérable accablement fit enfin place à la colère, et dans un moment où je m’approchais de l’avant-scène avec la Checchina (cette seconda donna qui m’avait signalé le mauvais œil), je lui dis, en lui désignant ma belle ennemie et de manière à n’être pas entendu par le public, ces mots parodiés d’une de nos plus belles tragédies :

Bella e stupida.

L’éclat de la colère monta au front de la signora. Elle fit un mouvement pour réveiller le prince Grimani qui dormait de toute son âme ; puis elle s’arrêta tout d’un coup, comme si elle eût changé d’avis, et resta les yeux toujours attachés sur moi, mais avec une expression de vengeance et de menace qui semblait dire : Tu t’en repentiras.

Le comte Nasi s’approcha de moi comme je quittais le théâtre après la représentation : « Lélio, me dit-il, vous êtes amoureux de la Grimani. — Suis-je donc ensorcelé, m’écriai-je, et d’où vient que je ne puis me débarrasser de cette apparition ? — Et tu ne t’en débarrasseras pas de longtemps, pauvret, me dit la Checchina d’un air demi-naïf, demi-moqueur : cette Grimani c’est le diable. Attends, ajouta-t-elle en me prenant le bras, je me connais en fièvre, et je gagerais… Corpo della Madona ! s’écria-t-elle en pâlissant, tu as une fièvre terrible, mon pauvre Lélio !

— On a toujours la fièvre quand on joue et quand on chante de manière à la donner aux autres, dit le comte ; venez souper avec moi, Lélio. »

Je refusai cette offre ; j’étais malade en effet. Dans la nuit, j’eus une fièvre violente, et le lendemain je ne pus me lever. La Checchina vint s’installer à mon chevet, et ne me quitta pas tout le temps que je fus malade.

La Checchina était une fille de vingt ans, grande, forte, et d’une beauté un peu virile, quoique blanche et blonde. Elle était ma sœur et ma parente, c’est-à-dire qu’elle

  1. Le regard du mauvais œil. C’est une superstition répandue dans toute l’Italie. À Naples, on porte des talismans en corail pour s’en préserver.