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Page:Sénèque - Oeuvres complètes, trad Charpentier, Tome III, 1860.djvu/299

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jouissances cette pensée importune se présente à leur esprit : « Combien ce bonheur doit-il durer ? » triste réflexion qui a souvent fait gémir sur leur puissance les rois, moins satisfaits de leur grandeur présente qu’effrayés de l’idée de son terme.

(2) Lorsque dans des plaines immenses Xerxès déployait son armée tellement nombreuse, que, ne pouvant en faire le dénombrement, il la mesurait par l’étendue du terrain qu’elle couvrait, ce monarque si orgueilleux ne put retenir ses larmes, en songeant que de cette multitude d’hommes à la fleur de l’âge, aucun n’existerait dans cent ans. Mais lui, qui pleurait ainsi, il allait dans un bien court intervalle, faire périr soit sur terre, soit sur mer, dans le combat ou dans la fuite, ces mêmes hommes pour lesquels il redoutait la révolution d’un siècle.

(3) Mais que dis-je ? leurs joies mêmes sont inquiètes ; car elles ne reposent pas sur des fondements solides : la même vanité qui les fait naître, les trouble. Que doivent être, pensez-vous, les moments de leur vie, qui, de leur aveu même, sont malheureux, si ceux dont ils s’enorgueillissent et qui semblent les élever au-dessus de l’humanité, sont loin de leur offrir un bonheur sans mélange ?

(4) Les plus grands biens ne sont point exempts de sollicitude, et la plus haute fortune doit inspirer le moins de confiance. Le bonheur est nécessaire pour conserver le bonheur, et les vœux exaucés exigent d’autres vœux. Tout ce que donne le hasard est peu stable ; et plus il vous élève, plus haut il vous suspend au bord du précipice. Or, personne ne doit se complaire à des biens si fragiles. Elle est donc non seulement très courte, mais aussi