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CONSOLATION À POLYBE.

que rien dans sa maison soit sujet à la mort. Que le maître futur de l’empire, que son fils voie apprécier par un père son long dévouement, et qu’il lui soit associé avant d’être son successeur ! Que bien tard, et pour nos neveux seulement, luise le jour où sa famille le placera dans les cieux !

XXXII. Que tes mains, ô Fortune ! s’abstiennent de lui faire outrage ; ne laisse voir sur lui ta puissance que par son côté salutaire ; permets qu’il ferme les plaies du genre humain dès longtemps malade et épuisé ; tout ce que les fureurs du chef précédent ont ébranlé, permets qu’il le remette en place et le rétablisse. Puisse cet astre, qui vint briller sur un monde tombé dans le chaos et englouti dans les ténèbres, nous éclairer toujours ! Qu’il pacifie la Germanie, qu’il nous ouvre la Bretagne, qu’il continue les triomphes de son père et en obtienne de nouveaux, gloire dont moi-même je serai spectateur : c’est la première de ses vertus, sa clémence, qui me le promet. Car, en me précipitant dans l’abîme, il n’a pas juré de ne m’en point tirer ; que dis-je ? il ne m’a pas même précipité : la Fortune me poussait à ma chute, et il m’a soutenu ; et, guidée par l’indulgence, sa main divine m’a doucement déposé sur cette plage. Il a intercédé en ma faveur près du sénat : il a fait plus que me donner la vie, il l’a demandée pour moi. C’est à lui à voir comment il lui plaira d’apprécier ma cause : ou sa justice la reconnaîtra bonne, ou sa clémence la rendra telle ; mais le bienfait sera égal pour moi, soit qu’il me sache, soit qu’il veuille me voir innocent. Cependant ce m’est une grande consolation dans mes misères de considérer son active compassion parcourant tout le globe ; de ce même coin de terre où je suis enseveli, tant d’infortunés, plongés dans l’oubli d’une disgrâce de plusieurs années, ont été exhumés par lui et ramenés à la lumière ! je ne crains pas d’être le seul qui échappe à sa pitié. Mais qui sait mieux que lui l’instant où il doit venir au secours de chacun ? Je ferai tout pour que sa clémence ne rougisse pas de descendre à moi. Bénie soit-elle, ô César ! Par elle, en effet, les exilés vivent sous ton règne avec moins d’alarmes que les premiers de l’empire sous Caligula. Plus d’angoisses, plus de glaive d’heure en heure attendu : chaque voile qui se montre à l’horizon ne les fait plus pâlir18. Grâce à toi, les rigueurs du sort ont pour eux des bornes : ils ont l’espérance d’un meilleur avenir, et le repos du présent, Ah ! sans doute la foudre est juste dans ses coups, quand ceux même qu’elle frappe la révèrent19.