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LES MUSES FRANÇAISES

« Sa poésie vaut avant tout par le détail minutieusement observé, puis par le groupement de ces détails. » — Oui, Mme Delarue-Mardrus possède à un très haut degré le don, moins commun qu’on ne l’imaginerait, de dire exactement, avec une netteté et une précision remarquables, ce qu’elle ressent, ce qu’elle voit, ce qu’elle pense — en un mot ce qu’elle veut dire. Slais de là aussi, probablement, un prosaïsme regrettable, un manque d’harmonie souvent fâcheux : cela pour le mauvais côté. — M. Catulle Mendès, qui a beaucoup de sympathie pour le fort talent de l’auteur de la Figure de proue, ne lui ménage cependant pas les critiques à ce sujet.

« Pas un esprit — dit-il — que Mme Lucie Delarue-Mardrus laisse indifférent. Autour d’elle, vers elle, nulle tiédeur. Elle enthousiasme, ou elle exaspère. C’est qu’elle porte une âme personnelle, soudaine, imprévue, vraiment neuve ; et que son fier talent abonde en téméraires défis, en présomptueuses menaces. Elle ignore les accommodements, ne consent qu’à soi-même ; par l’attitude de sa personne, comme par la carrure de sa pensée et de son vers, elle se campe en face de son propre idéal, — je veux dire de sa Volupté, — sans tenir compte des gens et des choses, vains obstacles, ombres vite traversées Et, certainement, Mme Mardrus n’aurait à redouter aucune rivale parmi les poétesses nouvelles, si, par une déplorable paresse, ou peut-être pour le plaisir des dédaigneuses négligences, elle ne se laissait aller si souvent — beaucoup trop souvent — à des rythmes durs, heurtés, que rien n’exige ni n’explique, à des syntaxes douteuses, où se plaisaient les mauvais plaisants du faux romantisme… »

Pour ma part, je l’avoue, Mme Delarue-Mardrus ne m’exaspère ni ne m’enthousiasme. Mais je reconnais avec empressement toutes ses qualités, ce qui ne m’empêche pas de voir ses défauts. Il y a des instants où ce que M. Mendès veut bien appeler de « téméraires défis, de présomptueuses menaces » me gâte véritablement le plaisir que j’aurais pu prendre entièrement à la lecture de tel ou tel poème bien près d’être parfait sans d’inutiles brutalités — (Mme Delarue-Mardrus confond évidemment la brutalité avec la force !) — sans des trivialités choquantes. Mais, cela est visible, la poétesse de Ferveur se plaît à être brutale, la brutalité^est un des moyens de son originalité…

En résumé, l’œuvre de Mme Delarue-Mardrus est considérable, elle place son auteur au premier rang des grandes poétesses contemporaines. — Mme Mardrus n’a pas le fougueux et prolixe génie d’Hélène Picard, ni le génie charmant et compliqué de la comtesse de Noailles, ni le génie robuste et sain de Marie Dauguet, — elle n’a pas leur inspiration ample, leur envolée lyrique ! — mais elle est plus ingénieuse, mais elle est plus artiste…. mais elle a plus de talent I

BIBLIOGRAPHIE. — PoÉsiE : Occident, éditions de la Retme Blanche. Paris, 1900, in-8°. — Ferveur, éditions de la Revue Blanche, Paris, 1902, in-16. — Horizons, Fasquelle, Paris. 1904, in-18. — La Figure de Proue, Fasquelle, Paris, 1908, in-18. — Théâtre. Sapho désespérée, tragédie antique, théâtre d’Orange, 1906. — La Prétresse de Tanit, poème dramatique, théâtre antique de Carthage, 1907. — Prose : Marie fillemère, roman, Paris, 1908.

COLLABORATION. — OU Blas (1903-1906), _ Matin (1906), — Gaulois (1907). — Le Journal (1907-1908). —La Vie Heureuse. — Revue