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la foule affairée et vulgaire, ici pour une « entrée » et là pour une audience, quand pendant tout ce

    dans le passage de Fleurs démodées que j’ai cité sur le Lys, il s’écarte de Ruskin après l’avoir rencontré (page sur le Lys de The Queen of air que j’ai citée page 285 de la traduction de la Bible d’Amiens), voilà qu’à dix lignes de distance je les retrouve assez près l’un de l’autre pour qu’on sente le perpétuel côtoiement (ignoré de Maeterlinck est-il besoin de le dire, et sans que son originalité absolue en doive éprouver la plus légère diminution). Quelques pages plus haut, dans les Fleurs démodées : « Considérez aussi tout ce qui manquerait à la voix de la félicité humaine… si depuis des siècles les fleurs n’avaient alimenté la langue que nous parlons… Tout le vocabulaire, toutes les impressions de l’amour sont imprégnées de leur haleine, etc. ». Dans un sentiment d’ailleurs tout différent (et à mon avis bien moins rare et bien moins pur), Ruskin dit, dans la même phrase que celle à laquelle je faisais allusion : « Considérez ce que chacune de ces fleurs (les Drosidæ) a été pour l’esprit de l’homme, d'abord dans leur noblesse, etc., etc., si bien qu’il est impossible de mesurer leur influence pour le bien, au moyen-âge, etc. ». Mais puisque nous voici revenus à Ruskin ne le quittons plus, ou plutôt demandons à l’œuvre, sinon à la doctrine de M. Maeterlinck, une justification de cet irrationnel que nous relevions chez Ruskin, à propos de sa métaphore : « Vous bavardez avec votre valet d‘écurie quand les rois vous attendent. » Hé bien, quand nous avons lu les derniers livres de M. Maeterlinck, si sages, fondant uniquement la beauté sur l’intelligence et sur la sincérité, tout nourris d’une pensée si forte, si originale, si nous nous demandons ce que nous y avons trouvé de plus beau, ce sera telle phrase qui ne reflète aucune grande pensée, ne nous en découvre et ne nous en révèle aucune, telle phrase purement singulière et sans signification spirituelle intéressante. Ainsi par exemple plus que d’autres phrases habitées par une grande et neuve pensée qui ne suffira pas à les rendre belles — nous aimerons celle-ci (M. Maeterlinck veut exprimer cette idée très ordinaire qu’il y a quelquefois une justice accidentelle) : « comme il se peut qu’une flèche, lancée par un aveugle dans une foule, atteigne par hasard un parricide ». L’idée n’est pas évidemment une des plus profondes qu’ait eues M. Maeterlinck. Mais l’espèce de tableau de Thierry Bouts ou de Breughel qu’elle peint devant nos yeux est admirable, bien que d’une beauté irrationnelle. Qu’y a-t-il de plus beau dans la vie des abeilles : peut-être une certaine couleur « azurée » des belles heures de l’été. Dans la Vie des Abeilles encore, dans le Temple Enseveli, ce qui reste le lus précieux sont tels tableaux ou apparaît le Sage qui fit aimer à l’auteur les abeilles et les fleurs démodées, ou bien l’ouvrier qui contemple le soleil du haut des remparts, et qui accentuent pour nous la parenté, avec son ancêtre Mantouan, du Virgile des Flandres. Maeterlinck a ajouté un admirable philosophe au merveilleux écrivain qu’il était. Mais et même si, comme je le crois, cet écrivain est devenu encore plus grand,