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garder quelque dignité et conscience de vos propres droits au respect, quand vous jouez des coudes avec

    Mystère, dans le Temple Enseveli) une remarque du même genre que la mienne (avec la profondeur et la beauté en plus, cela va sans dire) : « Demandons-nous, dit-il, si l’heure n’est pas venue de faire une révision sérieuse des beautés, des images, des symboles, des sentiments, dont nous usons encore pour amplifier le spectacle du monde. Il est certain que la plupart d’entre eux n’ont plus que des rapports précaires avec les pensées de notre existence réelle, et s'ils nous retiennent encore c’est plutôt à titre de souvenirs innocents et gracieux d’un passé plus crédule et plus proche de l’enfance de l’homme. (Or) il n’est pas indifférent de vivre au milieu d’images fausses, alors même que nous savons qu’elles sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des idées justes qu’elles représentent, etc. ». À merveille, mais maintenant ouvrons au hasard n’importe lequel des derniers volumes de Maeterlinck (je dis des derniers, car pour la première partie de son œuvre il reconnaît volontiers qu’il y a sacrifié à un idéal de beauté périmé) et nous avançons au milieu de « Reines irritées, de Princesses endormies » ( je cite de mémoire et peut-être inexactement), de « Nymphes captives », de « Rois déchus », de « seul Prince authentique dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes ». — En réalité pourtant Maeterlinck ne mérite pas en cela les mêmes reproches que Ruskin. Car ces métaphores cherchent plutôt à caractériser une beauté qu’à lui fournir des titres qui imposent à notre imagination. Quand Ruskin dit du Lys que c’est « la fleur même de l’Annonciation » il n’a rien dit qui nous fasse mieux sentir la beauté du Lys, il veut seulement nous le faire révérer. Quand Maeterlinck dit : « Cependant,dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux seigneur des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture sortie du potager… calice invariable aux six pétales d’argent, dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes, le Lys immémorial dresse son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour de lui une zone de chasteté, de silence, de lumière », il consacre au lys les phrases les plus splendides sans doute que depuis l’Évangile il ait inspirées, les plus réellement belles, empreintes de la réalité la plus vivante, la plus observée, la plus approfondie. Toutes les beautés les plus singulières du Lys sont ici à jamais dégagées du plaisir confus que donne sa vue. Sans doute la noblesse du Lys y figure (comme dans notre esprit d’ailleurs quand nous le voyons, historique, mystique, héraldique, au milieu du potager), mais « dans une touffe de rayons » au milieu des autres fleurs, en pleine réalité. Et les images les plus nobles, celle du sceptre, par exemple, sont tirées de ce qu’il y a de plus caractéristique dans sa forme. Pourtant (car on pourrait à l’infini suivre ces deux esprits dans leurs coïncidences, leurs diversions, leurs entrecroisements) le nom de Maeterlinck venait nécessairement ici et c’est en somme sur son nom que devrait être prêche le sermon que ces pages de Ruskin inspirent. Si,