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Une tragédie de Racine, un volume des mémoires de Saint-Simon ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté qui en fait briller la douceur et saillir la force native, nous émeut comme la vue de certains marbres, aujourd’hui inusités, qu’employaient les ouvriers d’autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce au sculpteur, la pierre, d’une espèce aujourd’hui inconnue, nous a été conservée, revêtue de toutes les couleurs qu’il a su tirer d’elle, faire apparaître, harmoniser. C’est bien la syntaxe vivante en France au xviie siècle — et en elle des coutumes et un tour de pensée disparus — que nous aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont les formes mêmes de cette syntaxe, mises à nu, respectées, embellies par son ciseau si franc et si délicat, qui nous émeuvent dans ces tours de langage familiers jusqu’à la singularité et jusqu’à l’audace[1] et dont nous voyons, dans les morceaux

  1. Je crois par exemple que le charme qu’on a l’habitude de trouver à ces vers d’Andromaque :

    « Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? À quel titre ?
    « Qui te l’a dit ? »

    vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe est volontairement rompu. « À quel titre ? » se rapporte, non pas à « Qu’a-t-il fait ? » qui le précède immédiatement, mais à « Pourquoi l’assassiner ? Et « Qui te l’a dit ? » se rapporte aussi à « assassiner ». (On peut, se rappelant un autre vers d’Andromaque : « Qui vous l’a dit, seigneur, qu’il me méprise ? » supposer que : « Qui te l’a dit ? » est pour « Qui te l’a dit, de l’assassiner ? »). Zigzags de l’expression (la ligne récurrente et brisée dont je parle ci-dessus) qui ne laissent pas d’obscurcir un peu le sens, si bien que j’ai entendu une grande actrice plus soucieuse de la clarté du discours que de l’exactitude de la prosodie dire carrément : « Pourquoi l’assassiner ? À quel titre ? Qu’a-t-il fait ? » Les plus célèbres vers de Racine le sont en réalité parce