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de frivolité empêche de descendre spontanément dans les régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de l’esprit. Ce n’est pas qu’une fois qu’on les y a conduits ils ne soient capables d’y découvrir et d’y exploiter de véritables richesses, mais, sans cette intervention étrangère, ils vivent à la surface dans un perpétuel oubli d’eux-mêmes, dans une sorte de passivité qui les rend le jouet de tous les plaisirs, les diminue à la taille de ceux qui les entourent et les agitent, et, pareils à ce gentilhomme qui, partageant depuis son enfance la vie des voleurs de grand chemin, ne se souvenait plus de son nom, pour avoir depuis trop longtemps cessé de le porter, ils finiraient par abolir en eux tout sentiment et tout souvenir de leur noblesse spirituelle, si une impulsion extérieure ne venait les réintroduire en quelque sorte de force dans la

    « Ce côté épicurien était bien fort chez lui… sans ces habitudes un peu matérielles, Fontanes avec son talent, aurait produit bien davantage… et des œuvres plus durables. » Notez que l’impuissant prétend toujours qu’il ne l’est pas. Fontanes dit :

    « Je perds mon temps s’il faut les croire,
    Eux seuls du siècle sont l’honneur »

    et assure qu’il travaille beaucoup.

    Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique. « Aucun homme de son temps, ni peut-être d’aucun temps, dit Carpenter (cité par M. Ribot dans son beau livre sur les Maladies de la Volonté), n’a réuni plus que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe, l’imagination du poète, etc. Et pourtant, il n’y a personne qui, étant doué d’aussi remarquables talents, en ait tiré si peu ; le grand défaut de son caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à profit, si bien qu’ayant toujours flottant dans l’esprit de gigantesques projets, il n’a jamais essayé sérieusement d’en exécuter un seul. Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu’il avait récités, etc. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une seule ligne de ce poème qu’il n’aurait eu qu’à écrire pour se libérer. »