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jeter des fleurs devant ceux que nous estimons les plus heureux ? Pensez-vous que ce soit seulement pour les abuser de l’espérance que toujours le bonheur tombera ainsi en pluie à leurs pieds ? Que partout où ils passeront, ils fouleront une herbe au suave parfum, et que le sol rude s’adoucira pour eux, sous l’épaisseur des roses ? Dans la mesure où ils croiront cela, ils auront à marcher sur des herbes amères et sur des épines, et la seule douceur sous leurs pas sera celle de la neige. Mais ce n’est pas ce qu’on se proposait de leur dire ; cette vieille coutume comportait un sens meilleur. Le sentier que suit une femme bonne est certes jonché de fleurs ; mais elles viendront derrière ses pas, non devant eux : « Ses pieds ont touché les prairies et les marguerites en sont restées roses[1]. »

94. Vous pensez que c’est là seulement une rêverie d’amant ; — fausse et vaine[2] ! Et si elle était vraie ? Peut-être pensez-vous que ceci aussi est une rêverie de poète :

Même la légère campanule relève sa tête
Qui rebondit sous ses pas aériens[3].

Mais c’est peu de dire d’une femme qu’elle ne détruit pas là où elle pose le pied. Il faut qu’elle

  1. Tennyson, Maud. (Note du traducteur.)
  2. Tennyson, nous dit la « Library Edition », se montra piqué de cette interprétation. « Le jour même, dit-il à Thomas Wilson, où j’écrivis cela, je vis les marguerites toutes roses à Maidens Croft et j’avais envie d’en envoyer une à Ruskin avec cette suscription : « un mensonge pathétique. » Sur ces derniers mots, voir la note page 222. (Note du traducteur.)
  3. Cité de la description d’Ellen Douglas dans la Dame du Lac de Walter Scott, nous dit la « Library Edition ». (Note du traducteur.)