Page:Ruskin - Sésame et les lys.djvu/202

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ment bonnes, à la plaindre ; et celles qui sont naturellement légères, à en rire. De même les romans peuvent nous rendre un très grand service spirituel, en faisant vivre devant nous une vérité humaine que nous avions jusque-là obscurément conçue ; mais la tentation du pittoresque dans la composition est si grande que, souvent, les meilleurs auteurs de fictions ne peuvent y résister ; et le tableau qu’ils nous donnent des choses est si forcé, ne montre tellement qu’un côté des choses que sa vivacité même est plutôt un mal qu’un bien.

78. Sans pour cela prétendre le moins du monde à essayer ici de déterminer à quel point la lecture des romans doit être permise, laissez-moi du moins vous affirmer très clairement ceci, que, — quels que soient les ouvrages qu’on lise, que ce soit des romans, de la » poésie ou de l’histoire — ils devront être choisis non parce qu’on n’y trouve rien de mal, mais pour ce qu’ils contiennent de bien. Le mal que le hasard a pu éparpiller, çà et là, ou cacher dans un livre puissant ne fera jamais de mal à une noble fille[1] ; mais le vide

  1. Ces préceptes, Ruskin ne les a peut-être trouvés que dans son intelligence, ils sont plus émouvants pour nous qui les avons vu vivre, qui les avons recueillis sacrés et vivants ayant traverse des générations en passant d’une pensée à une autre pensée (de la pensée de la mère éducatrice à la fille éduquée) ou ils s’incorporaient, s’assimilaient, dirigeant et modifiant les fonctions de la vie spirituelle. Nous les avons recueillis dans le cœur infiniment pur, dans l’intelligence infiniment noble de femmes qui avaient été élevées d’après eux par des mères trop pures aussi pour craindre le mal pour elles-mêmes ou pour leurs filles, trop élevées d’esprit pour ne pas craindre la frivolité. Il y eut ainsi, à un certain moment, dans certaines familles de la bourgeoisie française, une sorte d’ardente religion de l’intelligence transmise à leurs filles par des mères qui ne redoutaient pour elle qu’un contact dangereux, celui de la vulgarité. Des mots crus que pouvait renfermer Molière, des situations hardies que pou-