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sa forme fut dû au transfert des prisons de l’autre côté du canal et à la construction, par Antonio da Ponte, du pont des Soupirs, chargé de les mettre en communication avec le Palais, devenu alors tel que nous le voyons aujourd’hui. Il a été, dans les cinquante dernières années, aussi barbarement défiguré que presque tous les monuments importants de l’Italie.


Nous avons maintenant toute liberté d’examiner certains détails du Palais Ducal sans élever des doutes sur leur date. Le lecteur remarquera que la construction étant à peu près carrée, on a dû donner à ses angles une certaine proéminence qui rendit indispensable de les enrichir et de les adoucir par des sculptures. Je ne pense pas qu’il puisse s’élever un doute sur ce point : si le lecteur veut prendre la peine de regarder quelques gravures de tours d’églises ou d’autres monuments carrés qui ont atteint une grande élégance de forme, il reconnaîtra que cet effet tient à certaines modifications adoucissant les angles aigus, soit par des arcs-boutants, soit par des tourelles ou par des niches, très ornées de riches sculptures.

Le principe de briser les angles est d’ailleurs particulier au style gothique. Il tient, en partie, à la nécessité de soutenir par des arc-boutants ou par des pignons de massives constructions faites avec des matériaux souvent médiocres ; en partie, au gothique guerrier qui demandait généralement une tour à ses angles, et en partie au déplaisir réel causé par la maigreur de certains effets produits par de larges espaces de murailles dont les angles étaient entièrement dépourvus d’ornements. Le Palais Ducal, en reconnaissant ce principe, fit à l’esprit gothique une concession plus complète que tout autre monument vénitien. Aucun angle, jusqu’à l’érection