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avait rien dans son cœur que la piété envers Dieu et la pitié envers les hommes. Le diable qui était particulièrement jaloux de ses vertus détestait par-dessus tout son extrême charité, parce qu’elle était le plus nuisible à sa propre puissance et, un jour, il lui reprocha ironiquement de si vite accueillir favorablement les pécheurs et les repentis. Mais saint Martin lui répondit tristement : « Oh ! malheureux que tu es ! si toi aussi tu pouvais cesser de poursuivre et de séduire de misérables créatures, si, toi aussi, tu pouvais te repentir, tu obtiendrais de Jésus-Christ ta grâce et ton pardon[1]. »

29. Dans cette douceur était sa force ; et l’on ne peut mieux en apprécier l’efficacité pratique qu’en comparant la portée de son œuvre à celle de l’œuvre de saint Firmin.

L’impatient missionnaire tapage et crie comme un énergumène dans les rues d’Amiens, insulte, exhorte, persuade, baptise, met tout, comme nous l’avons dit, sens dessus dessous pendant quarante jours : après quoi il a la tête tranchée, et son nom n’est plus jamais prononcé hors d’Amiens.

Saint Martin ne contrarie personne, ne dépense pas un souffle en une exhortation désagréable, comprend par la première leçon du Christ à lui-même que des gens non baptisés peuvent être aussi bons que des baptisés si leurs cœurs sont purs ; il aide, pardonne, console (sociable jusqu’à partager la coupe de l’amitié) avec autant d’empressement le manant que le roi ; il est le patron d’une honnête boisson[2], l’odeur de la

  1. MM. Jameson, vol. II, p. 722. — (Note de l’Auteur.)
  2. Ce n’est pas seulement Ruskin, il me semble, qui aime à se représenter un saint sous ces traits. Les meilleurs d’entre les clergymens de George Eliot et d’entre les prophètes de Carlyle