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une classe aussi nombreuse et, dans le cas où ce serait à la violence à décider, une classe aussi puissante que celle des Nègres et des hommes de couleur, et cela pour leur refuser des choses auxquelles ils se prétendent des droits, tandis que parmi les blancs les factions se disputent aussi des droits fondés ou imaginaires. Le Brésil est-il menacé de révolutions et de lutte entre les partis ? de quelle nature seront-elles ? sera-t-il en la puissance de ceux qui gouvernent de prévenir ces révolutions ? Ce sont des questions que nous n’entreprendrons point de décider. La seule chose qui me paraisse certaine, c’est que par des modifications opérées a propos dans la situation légale des hommes de couleur et des noirs, on peut empêcher qu’à la lutte future des factions politiques ne se mêle la lutte plus terrible des couleurs. Il est d’autant plus urgent de faire ce pas, qu’au jugement des hommes les plus entendus et les plus sensés, l’émancipation des esclaves toute nécessaire, toute désirable qu’elle soit, ne peut se faire que très-lentement, et que dans les circonstances les plus favorables elle ne s’accomplira peut-être qu’au bout d’un siècle. Cependant si la marche des événemens, l’imprévoyance des partis ou l’imprudence des gouvernans amenaient un jour une révolte d’esclaves, on ne pourrait opposer de digue à ce torrent qu’au moyen de la population libre des hommes de couleur et des noirs. Il est donc important de les attacher définitivement aux blancs par un intérêt commun.

Il est une autre exclusion des Nègres, mais jusqu’ici ils s’en accommodaient fort : ils ne pouvaient servir dans aucun régiment de ligne, et n’entraient que dans les corps exclusivement créés pour eux. Par là ils échappaient aux abus et aux vexations sans nombre, auxquels le service militaire expose les autres habitans, qu’on y contraint par toute espèce d’extorsions. Il y a au Brésil trois régimens de Nègres : soldats et officiers, tous sont des noirs. Par leur discipline et par leur bonne tenue ils se distinguent de toutes les autres troupes, et la plus parfaite union règne entre les soldats et les officiers. Ces régimens portent le nom d’Henriquez, en commémoration de Henriquez, général nègre, qui s’acquit une gloire immortelle dans l’histoire du Brésil par sa valeur dans la guerre de Pernambuc, soutenue contre les Hollandais pour la liberté.


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