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ROMANCIERS DE CHEZ NOUS

quelconques, et parfois les plus insignifiants de son existence, voilà bien à quoi tâchait, pour se donner du cœur, le rhétoricien bûcheron. Gérin-Lajoie précise fort bien cet état d’âme dans une lettre que Jean Rivard écrivait, un mois après son arrivée dans la forêt, à son ami Gustave Charmenil.

« Je vais te donner une courte description de mon établissement. Je ne te parlerai pas des routes qui y conduisent ; elles sont bordées d’arbres d’un bout à l’autre ; toutefois je ne te conseillerais pas d’y venir en carosse… Quant à ma résidence, ou comme on dirait dans le style citadin, à Villa Rivard, elle est située sur une charmante petite colline ; elle est en outre ombragée de tous côtés par d’immenses bosquets des plus beaux arbres du monde. Les murailles sont faites de pièces de bois arrondies par la nature… Le plafond n’est pas encore plâtré, et le parquet est à l’antique, justement comme dans Homère. C’est délicieux. Le salon, la salle à dîner, la cuisine, les chambres à coucher ne forment qu’un seul et même appartement. — Quant à l’ameublement, je ne t’en parle pas ; il est encore, s’il est possible, d’un goût plus primitif. Toi qui es poète, mon cher Gustave, ne feras-tu pas mon épopée un jour ?[1] »…

Mais il en coûte parfois aux héros de l’épopée coloniale de tailler dans la forêt leur poème merveilleux. Jean Rivard devait l’éprouver souvent. La nature sauvage et vierge a des spectacles qui enchantent ; elle a aussi des monotonies qui lassent, et qui troublent ce fond d’éternelle tristesse que nous portons en nous-mêmes. Et justement, ceux-là qui ont une âme plus délicate, plus capable de goûter la poésie des choses, sont aussi mieux préparés à en savourer l’amertume.

Jean Rivard eut donc ses jours de sombre ennui. À vingt ans, on s’habitue mal à l’immense et infinie solitude. Et pour peu que l’on ait développé en soi le besoin

  1. Jean Rivard, I, 51.