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LES ANCIENS CANADIENS

Parmi tous ces personnages du roman que l’on aime à se rappeler, et qui se profilent dans nos imaginations avec leurs allures singulières, il en est un autre qu il est impossible de ne pas apercevoir presque à chaque page, et que l’on ne peut donc oublier : c’est l’auteur lui-même.

L’auteur compte toujours parmi les personnages d’un roman, si impersonnelle que soit l’œuvre, et si discret que soit l’ouvrier. S’il ne se mêle directement à l’action, et s’il ne s’agite pas lui-même sur la scène, on sent bien qu’il est là, dans la coulisse, qui fait mouvoir les acteurs, et leur dicte leurs rôles. C’est sa pensée, c’est son sentiment personnel qui souvent s’expriment ; il s’incarne avec l’une ou l’autre de ses créatures, et il s’identifie avec elle. C’est, d’ailleurs, son cerveau qui produit toute la pièce, et la marque d’une empreinte plus ou moins originale et puissante. Et comme de notre personnalité, la substance la meilleure et la plus précieuse, c’est la pensée intime, la conviction profonde, les affections et les jugements, il suit de là que nul personnage ne s’étale, en un roman, avec plus d’ampleur et, parfois, avec plus de complaisance que l’auteur lui-même. Et l’on peut donc, avec les œuvres écrites, reconstruire assez exactement la mentalité et l’âme de celui qui les a conçues.

Dès lors, il serait possible de dessiner ici le portrait moral de M. de Gaspé ; il n’y aurait qu’à surprendre et à saisir sa pensée partout où elle se découvre et s’annonce. Aussi bien, parfois, et malgré la discrétion et la retenue habituelles dont il faut le louer, et qui donnent à son œuvre une suffisante mesure d impersonnalité, il arrive que l’auteur des Anciens Canadiens fait lui-même, et brusquement, irruption dans son livre, se mêle aux personnages, parle pour son compte, rappelle ses