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La Monongahéla

sa toilette, la couleur, de ses rubans. Ses oreilles étaient remplies de ses causeries familières, des gammes de son rire, de la mélodie de sa voix, comme ses yeux avaient gardé l’impression de ce regard mobile, de ce sourire capricieux, de ces petites mains cueillant des fleurs ou courant sur les cordes de la mandoline.

Il n’était pas jusqu’à ses séjours préférés qu’il n’eût classés. Que de fois sur cette même terrace, il avait vu la charmante fille s’ébattre sur la pelouse, entre les parterres ? Et alors que n’eût-il pas donné pour pouvoir ramasser sous ses pas quelque carolle tombée de ses mains ou caressée de son souffle !

Là s’arrêtaient les souvenirs de jeunesse et d’espoir. Elle avait été noire, cette nuit de désespoir où Daniel s’était précipité dans le vide du haut de cette muraille, près de ce canon, si noire, qu’il l’avait prise pour la nuit du tombeau. Les larmes qu’il avait versées depuis avaient laissé ses yeux secs et mornes au point de trouver la vie sans lumière et l’avenir sans printemps. Puisqu’il était enseveli, il ne voulait pas secouer les plis du suaire. Il était mieux au fond de ce passé que dans les indifférences de l’avenir.

Tout à coup Daniel s’arrêta en tressaillant comme le voyageur égaré qui croit voir un fantôme se dresser devant lui. Une forme svelte et blanche, semblable à une de ces fées des vieilles légendes du Nord qui,