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La Monongahéla

choses. Votre qualité de nièce du gouverneur excite bien des convoitises ; on dit même partout que votre tuteur a l’intention de vous fiancer avec un personnage important de la colonie, il est impossible que cette nouvelle ne soit pas arrivée jusqu’à vous. Et vous ne me dites rien ? Voyons, Irène, est-ce là tout ce que vous avez dans l’âme ? Quoi ! je vous engage ma vie, je vous donne mon âme, après Dieu, je vous consacre jusqu’au plus insignifiant battement de mon cœur, et, quand je suis tout à vous, moi, quand je me dis tout bas que je mourrai si je vous perd, vous ne vous épouvantez pas, vous, à la seule idée d’appartenir à un autre ! Oh ! Irène ! Irène ! si j’étais ce que vous êtes, si je me sentais aimé comme vous êtes sûre que je vous aime, déjà cent fois je vous eus dit : « À vous, à vous seul dans ce monde et dans l’autre ! »

Irène ne répondit pas, mais le jeune homme l’entendit soupirer et pleurer.

La réaction fut prompte chez Nicolas.

— Oh ! Irène ! Irène ! s’écria-t-il, oubliez mes paroles s’il y a dans ces paroles quelque chose qui aît pu vous blesser !

— Non, dit-elle, vous avez raison. Mais ne voyez-vous pas que je suis une pauvre créature abandonnée dans une maison presque étrangère ? Sans doute mon oncle et ma tante sont parfaits à mon égard, mais je ne suis pas leur fille. Peuvent-ils ressentir pour