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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t7.djvu/66

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que la matière, ni d’autre Dieu que le monde. Celui-ci avance qu’il n’y a ni vertu, ni vices, & que le bien & le mal moral sont des chimères. Celui-là, que les hommes sont des loups & peuvent se dévorer en sûreté de conscience. O grands Philosophes ! que ne réservez-vous pour vos amis & pour vos enfans ces Leçons profitables ? vous en recevriez bientôt le prix, & nous ne craindrions pas de trouver dans les nôtres quelqu’un de vos sectateurs.

Voilà donc les hommes merveilleux à qui l’estime de leurs contemporains a été prodiguée pendant leur vie, & l’immortalité réservée après leur trépas ! Voilà les sages maximes que nous avons reçues d’eux, & que nous transmettons d’âge en âge à nos descendants ! Le Paganisme, livré à tous les égaremens de la raison humaine, a-t-il laissé à la postérité rien qu’on puisse comparer aux monumens honteux que lui a préparés l’Imprimerie, sous le règne de l’Evangile ? Les écrits impies des Leucippe & des Diagoras sont péris avec eux; on n’avoit point encore inventé l’Art d’éterniser les extravagances de l’esprit humain; mais, grâce aux caractères Typographiques* [*À considérer les désordres affreux que l’imprimerie a déjà causés en Europe, à juger de l’avenir par le progrès que le mal fait d’un jour à l’autre, on peut prévoir aisément que les Souverains ne tarderont pas à se donner autant de soins pour bannir cet art terrible de leurs Etats, qu’ils en ont pris pour l’y introduire. Le Sultan Achmet cédant aux importunités de quelques prétendus gens de goût, avoit consenti d’établir une Imprimerie à Constantinople. Mais à peine la presse fut-elle en train qu’on fut contraint de la détruire & d’en jetter les instrumens dans un puits. On dit que le Calife Omar, consulté sur ce qu’il faloit faire de la bibliotheque d’Alexandrie, répondit en ces termes. Si les Livres de cette bibliotheque contiennent des choses opposées à l’Alcoran, ils sont mauvais, & il faut les brûler. S’ils ne contiennent que la doctrine de l’Alcoran, brûlez-les encore : ils sont superflus. Nos Savans ont cité ce raisonnement comme le comble de l’absurdité. Cependant, supposez Grégoire le Grand à la place d’Omar, & l’Evangile à la place de l’Alcoran, la bibliotheque auroit encore été brûlée, & ce seroit peut-être le plus beau trait de la vie de cet illustre Pontife.] & à l’usage que nous en faisons, les dangereuses rêveries des Hobbes & des Spinosa resteront à jamais. Allez, écrits célèbres