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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t7.djvu/58

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de beautés mâles & fortes à notre fausse délicatesse ! & combien l’esprit de la galanterie, si fertile en petites choses, vous en a coûté de grandes !

C’est ainsi que la dissolution des mœurs, suite nécessaire du luxe, entraîne à son tour la corruption du goût. Que si par hasard, entre les hommes extraordinaires par leurs talents, il s’en trouve quelqu’un qui ait de la fermeté dans l’ame & qui refuse de se prêter au génie de son siècle & de s’avilir par des productions puériles, malheur à lui ! il mourra dans l’indigence & dans l’oubli. Que n’est-ce ici un pronostic que je fais, & non une expérience que je rapporte ! Carle, Pierre ; le moment est venu où ce pinceau, destiné à augmenter la majesté de nos Temples, par des images sublimes & saintes, tombera de vos mains, ou sera prostitué à orner de peintures lascives les panneaux d’un vis-à-vis. Et toi, rival de Praxitèles et des Phidias ; toi dont les anciens auroient employé le ciseau à leur faire des Dieux capables d’excuser à nos yeux leur idolâtrie ; inimitable Pigal, ta main se résoudra à ravaler le ventre d’un magot, ou il faudra qu’elle demeure oisive.

On ne peut réfléchir sur les mœurs, qu’on ne se plaise à se rappeler l’image de la simplicité des premiers temps. C’est un beau rivage, paré des seules mains de la nature, vers lequel on tourne incessamment les yeux, & dont on se sent éloigner à regret. Quand les hommes innocens & vertueux aimoient à avoir les Dieux pour témoins de leurs actions, ils habitoient ensemble sous les mêmes cabanes ; mais bientôt, devenus méchants, ils se lassèrent de ces incommodes spectateurs, & les reléguèrent dans les Temples magnifiques.