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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t7.djvu/219

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l’autre grave, celui-ci me prendra pour un ignorant, l’autre pour un homme fort docte ; en un mot, autant de têtes, autant d’avis. Je me trouve si bizarrement disposé à cet égard qu’étant un jour aborde par deux personnes à la fois, avec l’une desquelles j’avois accoutume d’être gai jusqu’à la folie, & plus ténébreux qu’Héraclite avec l’autre, je me sentis si puissamment agité que je fus contraint de les quitter brusquement de peur que le contraste des passions opposées ne me fît tomber en syncope.

Avec tout cela, à force de m’examiner, je n’ai pas laissé que de démêler en moi certaines dispositions dominantes & certains retours presque périodiques qui seroient difficiles à remarquer à tout autre qu’à l’observateur le plus attentif, en un mot, qu’a moi-même : c’est à-peu-prés ainsi que toutes les vicissitudes & les irrégularités de l’air, n’empêchent pas que les marins & les habitans de la campagne n’y aient remarqué quelques circonstances annuelles & quelques phénomenes qu’ils ont réduits en regle pour prédire à-peu-prés le tems qu’il sera dans certaines saisons. Je suis sujet, par exemple, à deux dispositions principales qui changent assez constamment de huit en huit jours, & que j’appelle mes ames hebdomadaires ; par l’une je me trouve sagement fou, par l’autre follement sage, mais de telle maniere pourtant que la folie l’emportant sur la sagesse dans l’un & dans l’autre cas, elle a sur-tout manifestement le dessus dans la semaine où je m’appelle sage ; car alors, le fond de toutes les matieres que je traite, quelque raisonnable qu’il puisse être en foi, se trouve presque entièrement absorbé par les futilites & les extravagances dont j’ai toujours soin de l’habiller. Pour mon ame folle elle est bien plus sage que cela,