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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t7.djvu/204

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si touchant, ce nom de fille que tu voulois recevoir de moi, me faisoient bientôt rentrer en moi-même : tes propos si tendres, tes caresses si pures m’enchantoient & me déchiroient, des pleurs d’amour & de rage couloient de mes yeux. Je sentois que je n’étois heureux que par ma misere, & que si j’eusse été plus digne de plaire je n’aurois pas été si bien traité.

N’importe. J’ai pu porter l’attendrissement dans ton cœur. La pitié le ferme à l’amour, je le sais, mais elle en a pour moi tous les charmes. Quoi ! j’ai vu s’humecter pour moi tes beaux yeux ? j’ai senti tomber sur ma joue une de tes larmes ? Ô cette larme, quel embrasement dévorant elle a causé ! & je ne serois pas le plus heureux des hommes ? Ah, combien je le suis au-dessus de ma plus orgueilleuse attente !

Oui, que ces deux heures reviennent sans cesse, qu’elles remplissent de leur retour ou de leur souvenir le reste de ma vie. Eh qu’a-t-elle eu de comparable à ce que j’ai senti dans cette attitude ? J’étois humilié, j’étois insensé, j’étois ridicule ; mais j’étois heureux, & j’ai goûté dans ce court espace plus de plaisirs que je n’en eus dans tout le cours de mes ans. Oui, Sara, oui, charmante Sara, j’ai perdu tout repentir, toute honte ; je ne me souviens plus de moi ; je ne sens que le feu qui me dévore ; je puis dans tes fers braver les huées du monde entier. Que m’importe ce que je peux paroître aux autres ? j’ai pour toi le cœur d’un jeune-homme, & cela me suffit. L’hiver a beau couvrir l’Etna de ses glaces, son sein n’est pas moins embrasé.