Ouvrir le menu principal

Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t7.djvu/203

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.





TROISIEME LETTRE.


Enfin, rien ne manque plus à ma honte, & je suis aussi humilié que tu l’as voulu. Voilà donc à quoi ont abouti mon dépit, mes combats, mes résolutions, ma constance ? Je serois moins avili si j’avois moins résisté. Qui, moi ! j’ai fait l’amour en jeune-homme ? j’ai passé deux heures aux genoux d’un enfant ? j’ai versé sur ses mains des torrens de larmes ? j’ai souffert qu’elle me consolât, qu’elle me plaignît, qu’elle essuyât mes yeux ternis par les ans ? j’ai reçu d’elle des leçons de raison, de courage ? j’ai bien profité de ma longue expérience & de mes tristes réflexions ! Combien de fois j’ai rougi d’avoir été à vingt ans ce que je redeviens à cinquante ! Ah, je n’ai donc vécu que pour me déshonorer ! Si du moins un vrai repentir me ramenoit à des sentimens plus honnêtes : mais non je me complais malgré moi dans ceux que tu m’inspires, dans le délire où tu me plonges, dans l’abaissement où tu m’as réduit. Quand je m’imagine à mon âge à genoux devant toi, tout mon cœur se souleve & s’irrite ; mais il s’oublie & se perd dans les ravissemens que j’y ai sentis. Ah ! je ne me voyois pas alors ; je ne voyois que toi, fille adorée : tes charmes, tes sentimens, tes discours remplissoient, formoient tout mon être : j’étois jeune de ta jeunesse, sage de ta raison, vertueux de ta vertu. Pouvois-je mépriser celui que tu honorois de ton estime ? Pouvois-je haïr celui que tu daignois appeller ton ami ? Hélas ! cette tendresse de pere que tu me demandois d’un ton