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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t7.djvu/202

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est encore un de vos pieges, & qui m’a fait plus de mal que tous vos regards. Que devins-je à cet aspect qui m’agite encore ? Cent fois en un instant, prêt à me précipiter aux pieds de l’orgueilleuse, que de combats, que d’efforts pour me retenir ! Je sortis pourtant, je sortis palpitant de joie d’échapper à l’indigne bassesse que j’allois faire. Ce seul moment me venge de tes outrages. Sois moins fiere, ô Sara, d’un penchant que je peux vaincre, puisqu’une fois en ma vie j’ai déjà triomphé de toi.

Infortuné ! J’impute à ta vanité des fictions de mon amour-propre. Que n’ai-je le bonheur de pouvoir croire que tu t’occupes de moi, ne fût-ce que pour me tyranniser ! mais daigner tyranniser un amant grison, seroit lui faire trop d’honneur encore. Non, tu n’as point d’autre art que ton indifférence ; ton dédain fait toute ta coquetterie, tu me désoles sans songer à moi. Je suis malheureux jusqu’à ne pouvoir t’occuper au moins de mes ridicules, & tu méprises ma folie jusqu’à ne daigner pas même t’en moquer. Tu as lu ma lettre, & tu l’as oubliée ; tu ne m’as point parlé de mes maux, parce que tu n’y songeois plus. Quoi ! je suis donc nul pour toi ? Mes fureurs, mes tourmens, loin d’exciter ta pitié, n’excitent pas même ton attention ? Ah ! où est cette douceur que tes yeux promettent ? où est ce sentiment si tendre qui paroît les animer ?...... Barbare !...... insensible à mon état tu dois l’être à tout sentiment honnête. Ta figure promet une ame ; elle ment, tu n’as que de la férocité...... Ah Sara ! j’aurois attendu de ton bon cœur quelque consolation dans ma misere.