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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t7.djvu/182

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que, prêts à le maltraiter lui-même, ils alloient forcer la maison, le vieillard au désespoir prit à l’instant son parti, & faisant signe de la main pour se faire entendre au milieu du tumulte, il reprit d’une voix plus forte : non, moi vivant un tel forfait ne déshonorera point mon hôte & ne souillera point ma maison : Mais, ecoutez, hommes cruels, les supplications d’un malheureux pere. J’ai une fille encore vierge, promise à l’un d’entre vous ; je vais l’amener pour vous être immolée, mais seulement que vos mains sacrilèges s’abstiennent de toucher au Lévite du Seigneur. Alors, sans attendre leur réponse, il court chercher sa fille pour racheter son. hôte aux dépens de son propre sang.

Mais le Lévite, que jusqu’a cet insistant la terreur rendoit immobile, se réveillant à ce déplorable aspect, prévient le généreux vieillard, s’élance au-devant de lui, le force à rentrer avec sa fille, & prenant lui-même sa compagne bien aimée, sans lui dire un seul mot, sans lever les yeux sur elle, l’entraîne jusqu’a la porte, & la livre à ces maudits. Aussi-tôt ils entourent la jeune fille à demi-morte, la saisissent, se l’arrachent sans pitié ; tels dans leur brutale furie qu’au pied de Alpes glacées un troupeau de loups affames surprend une foible génisse, se jette sur elle & la déchire, au retour de l’abreuvoir. Oh misérables, qui détruisez votre espece par les plaisirs destines à la reproduire, comment cette beauté mourante ne glace-t-elle point vos féroces desirs ? Voyez ses yeux déjà fermes à la lumière, ses traits effaces, son visage éteint ; la pâleur de la mort à.couvert ses joues, les violettes livides en ont chasse les roses, elle n’a plus de voix pour gémir, ses mains n’ont