Ouvrir le menu principal

Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/71

Cette page n’a pas encore été corrigée


sont-elles si saintes qu’il n’y en ait aucune qu’on ne doive respecter ? Voilà ce qu’il conviendroit d’examiner avant de me donner pour loi une maxime suspecte & vague, qui, fût-elle vraie en elle-même, peut pécher par son application.

J’ai grande envie, Monseigneur, de prendre ici ma méthode ordinaire, & de donner l’histoire de mes idées pour toute réponse à mes accusateurs. Je crois ne pouvoir mieux justifier tout ce que j’ai osé dire, qu’en disant encore tout ce que j’ai pensé.

Si-tôt que je fus en état d’observer les hommes, je les regardois faire, & je les écoutois parler ; puis, voyant que leurs actions ne ressembloient point à leurs discours, je cherchai la raison de cette dissemblance, & je trouvai qu’être & paroître étant pour eux deux choses aussi différentes qu’agir & parler, cette deuxieme différence étoit la cause de l’autre, & avoit elle-même une cause qui me restoit à chercher.

Je la trouvai dans notre ordre social, qui, de tout point contraire à la nature que rien ne détruit, la tyrannise sans cesse, & lui fait sans cesse réclamer ses droits. Je suivis cette contradiction dans ses conséquences, & je vis qu’elle expliquoit seule tous les vices des hommes & tous les maux de la société. D’où je concluds qu’il n’étoit pas nécessaire de supposer l’homme méchant par sa nature, lorsqu’on pouvoit marquer l’origine & le progrès de sa méchanceté. Ces réflexions me conduisirent à de nouvelles recherches sur l’esprit humain considéré dans l’état civil, & je trouvai qu’alors le développement des lumieres & des vices se faisoit