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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/638

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nous fait aimer, altere & change tellement nos jugement sur les choses, louables, que nous nous accoutumons à honorer la foiblesse d’ame sous le nom de sensibilité, & à traiter d’hommes durs & sans sentiment ceux en qui la sévérité du devoir l’emporte, en toute occasion, sur les affections naturelles. Au contraire, nous estimons comme gens d’un bon naturel ceux qui, vivement affectés de tout, sont l’éternel jouet des événemens ; ceux qui pleurent comme des femmes la perte de ce qui leur fut cher ; ceux qu’une amitié desordonnée rend injustes pour servir leurs amis ; ceux qui ne connoissent d’autre regle que l’aveugle penchant de leur cœur ; ceux qui, toujours loués du sexe qui les subjugue & qu’ils imitent, n’ont d’autres vertus que leurs passions, ni d’autre mérite que leur foiblesse. Ainsi légalité, la force, la constance, l’amour de la justice, l’empire de la raison, deviennent insensiblement des qualités haÏssables, des vices que l’on décrie ; les hommes se sont honorer par-tout ce qui les rend dignes de mépris ; & ce renversement des saines opinions est l’infaillible effet des leçons qu’on va prendre au Théatre.

C’est donc avec raison que nous blâmions les imitations du Poete & que nous les mettions au même rang que celles du Peintre, soit pour être également éloignées de la vérité, soit parce que l’un & l’autre flattant également la partie sensible de l’ame, & négligeant la rationelle, renversent l’ordre de nos facultés, & nous sont subordonner le meilleur au pire. Comme celui qui s’occuperoit dans la République à soumettre les bons aux méchans, & les vrais chefs aux