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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/593

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sont grossiers, ils seront moins séduisans. Le vice ne s’insinue gueres en choquant l’honnêteté, mais en prenant son image ; & les mots sales sont plus contraires à la politesse qu’aux bonnes mœurs. Voilà pourquoi les expressions sont toujours plus recherchées & les oreilles plus scrupuleuses dans les pays plus corrompus. S’apperçoit-on que les entretiens de la halle enchaussent beaucoup la jeunesse qui les écoute ? Si font bien les discrets propos du Théâtre, & il vaudroit mieux qu’une fille vit cent parades qu’une seule représentation de l’Oracle.

Au reste, j’avoue que j’aimerois mieux, quant à moi, que nous pussions nous passer entièrement de tous ces tréteaux, & que petits & grands nous sussions tirer nos plaisirs & nos devoirs de notre Etat & de nous-mêmes ; mais de ce qu’on devroit peut-être chasser les Bateleurs, il ne s’ensuit pas qu’il faille appeller les Comédiens. Vous avez vu dans votre propre pays, la ville de Marseille se défendre long-tems d’une pareille innovation, résister même aux ordres réitérés du Ministre, & garder encore, dans ce mépris d’un amusement frivole, une image honorable de son ancienne liberté. Quel exemple pour une ville qui n’a pas encore perdu la sienne !

Qu’on ne pense pas, sur-tout, faire un pareil établissement par maniere d’essai, saut à l’abolir quand on en sentira les inconvéniens : car ces inconvéniens ne se détruisent pas avec le Théâtre qui les produit, ils rester quand leur cause est ôtée, &, des qu’on commence à les sentir, ils sont irrémédiables. Nos mœurs altérées, nos goûts changes ne se rétabliront pas comme ils se seront corrompus ; nos plaisirs mêmes, nos innocens plaisirs auront perdu leurs charmes ; le