Ouvrir le menu principal

Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/456

Cette page n’a pas encore été corrigée


"Eh non ! ce n’est pas cela, disent les partisans du Théatre. La Tragédie prétend bien que toutes les passions dont elle fait des tableaux nous émeuvent, mais elle ne veut pas toujours que notre affection soit la même que celle du personnage tourmente par une passion. Le plus souvent, au-contraire, son but est d’exciter en nous sentimens opposes à ceux qu’elle prête à ses personnages." Ils disent encore que si les Auteurs abusent du pouvoir d’émouvoir les cœurs, pour mal placer l’intérêt, cette faute doit être attribuée à l’ignorance & à la dépravation des Artistes, & & non point à l’art. Ils disent enfin que la peinture fidelle des passions & des peines qui les accompagnent, suffit seule pour nous les faire éviter avec tout le soin dont nous sommes capables.

Il ne faut, pour sentir la mauvaise foi de toutes ces réponses que consulter l’état de son cœur à la fin d’une Tragédie. L’émotion, le trouble, & l’attendrissement qu’on sent en soi-même & qui se prolonge après la Piece, annoncent-ils une disposition bien prochaine à surmonter & régler nos passons ? Les impressions vives & touchantes dont nous prenons l’habitude & qui reviennent si souvent, sont-elles bien propres à modérer nos sentimens au besoin ? Pourquoi l’image des peines qui naissent des passions, effaceroit-elle celle des transports de plaisir & de joie qu’on en voit au naître, & que les Auteurs ont soin d’embellir encore pour rendre leurs Pieces plus agréables ? ne fait-on pas que toutes les passions sont sœurs, qu’une seule suffit pour en exciter mille, & que les combattre l’une par l’autre n’est qu’un