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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/334

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par des Loix qui paroissent importantes, mais qu’il a soin de rendre vaines, en ne les observant qu’autant qu’il lui plaît.

D’ailleurs on ne peut rien proposer dans ces assemblées, on n’y peut rien discuter, on n’y peut délibérer sur rien. Le petit Conseil y préside, & par lui-même, & par les Syndics qui n’y portent que l’esprit du Corps. Là même il est Magistrat encore & maître de son Souverain. N’est-il pas contre toute raison que le corps exécutif règle la police du corps Législatif, qu’il lui prescrive les matières dont il doit connoître, qu’il lui interdise le droit d’opiner, & qu’il exerce sa puissance absolue jusque dans les actes faits pour la contenir ?

Qu’un Corps si nombreux*

[*Les Conseils généraux étoient autrefois très -fréquens à Geneve, & tout ce qui se faisoit de quelque importance y étoit porté. En 1707 M. le Syndic Chouet disoit dans une harangue devenue célèbre, que de cette fréquence venoient jadis la foiblesse & le malheur de l’Etat ; nous verrons bientôt ce qu’il en faut croire. Il insiste aussi sur l’extrême augmentation du nombre des membres, qui rendroit aujourd’hui cette fréquence impossible, affirmant qu’autrefois cette assemblé ne passoit pas deux à trois cents, & qu’elle est à présent de treize à quatorze cents. Il y a des deux côtés beaucoup d’exagération.

Les plus anciens Conseils généraux étoient au moins de cinq à six cents membres ; on seroit peut-être bien embarrassé d’en citer un seul qui n’ait été que de deux ou trois cents. En 1420 on y en compta 720 stipulans pour tous les autres, & peu de tems après on reçut encore plus de deux cents Bourgeois.

Quoique la ville de Geneve soit devenue plus commerçante & plus riche, elle n’a pu devenir beaucoup plus peuplée, les fortifications n’ayant pas permis d’agrandir l’enceinte de ses murs & ayant fait raser ses faubourgs. D’ailleurs, presque sans territoire & à la merci de ses voisins pour sa subsistance, elle n’auroit pu s’agrandir sans s’affoiblir. En 1404 on y compta treize cents feux faisant au moins treize mille âmes. Il n’y en a guère plus de vingt raille aujourd’hui ; rapport bien éloigné de ce lui de 3 à 14. Or de ce nombre il faut déduire encore celui des natifs, habitans, étrangers, qui n’entrent pas au Conseil général ; nombre fort augmenté relativement à celui des Bourgeois depuis le refuge des François & le progrès de l’industrie. Quelques Conseils généraux sont allés de nos jours à quatorze & même à quinze cents ; mais communément ils n’approchent pas de ce nombre ; si quelques-uns même vont à treize, ce n’est que dans des occasions critiques où tous les bons Citoyens croiroient manquer à leur serment de s’absenter, & où les Magistrats, de leur côté, font venir du dehors leurs cliens pour favoriser leurs manœuvres ; or ces manœuvres, inconnues au quinzieme siècle, n’exigeoient point alors de pareils expédiens. Généralement le nombre ordinaire roule entre huit & neuf cents ; quelquefois il reste au-dessous de celui de l’an 1420, sur-tout lorsque l’assemblée se tient en Eté & qu’il s’agit de choses peu importantes. J’ai moi-même assisté en 1754 à un Conseil général qui n’étoit certainement pas de sept cents membres.

Il résulte de ces diverses considérations, que tout balancé, le Conseil général est à-peu-près aujourd’hui, quant au nombre, ce qu’il étoit il y a deux ou trois siècles, ou du moins que la différence est peu considérable. Cependant tout le monde y parloit alors ; la police & la décence qu’on y voit régner aujourd’hui n’étoit pas établie. On crioit quelquefois ; mais le peuple étoit libre, le Magistrat respecté, & le Conseil s’assembloit fréquemment. Donc M. le Syndic Chouet accusoit faux, & raisonnoit mal.] ait besoin de police & d’ordre,