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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/294

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devoit naturellement réussir. Je n’étois pas seul de ce sentiment ; des gens très-éclairés, d’illustres Magistrats même pensoient comme moi. Considérez l’état religieux de l’Europe au moment où je publiai mon Livre, & vous verrez qu’il étoit plus que probable qu’il seroit par-tout accueilli. La Religion décréditée en tout lieu par la Philosophie, avoit perdu son ascendant jusque sur le Peuple. Les Gens d’Eglise, obstinés à l’étayer par son côté foible, avoient laissé miner tout le reste, & l’édifice entier, portant à faux, étoit prêt à s’écrouler. Les controverses avoient cessé parce qu’elles n’intéressoient plus personne, & la paix régnoit entre les différens partis, parce que nul ne se soucioit plus du sien. Pour ôter les mauvaises branches, on avoit abattu l’arbre ; pour le replanter, il faloît n’y laisser que le tronc.

Quel moment plus heureux pour établir solidement la paix universelle, que celui où l’animosité des partis suspendue laissoit tout le monde en état d’écouter la raison ? À qui pouvoit déplaire un Ouvrage, où sans blâmer, du moins sans exclure personne, on faisoit voir qu’au fond tous étoient d’accord ; que tant de dissentions ne s’étoient élevées, que tant de sang n’avoit été versé que pour des mal-entendus ; que chacun devoit rester en repos dans son culte, sans troubler celui des autres ; que par-tout on devoit servir Dieu, aimer soit Prochain, obéir aux Loix, & qu’en cela seul consistoit l’essence de toute bonne Religion ? C’étoit établir à-la-fois la liberté philosophique & la piété religieuse ; c’étoit concilier l’amour de l’ordre & les égards pour les préjugés d’autrui ; c’étoit, sans détruire les divers partis, les ramener