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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/18

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n’en voulant point dépendre, ne cédant pas plus à leurs préjugés qu’à leurs volontés, & gardant la mienne aussi libre que ma raison : craignant Dieu sans peur de l’enfer, raisonnant sur la Religion sans libertinage, n’aimant ni l’impiété ni le fanatisme, mais haïssant les intolérans encore plus que les esprits-forts ; ne voulant cacher mes façons de penser à personne, sans fard, sans artifice en toute chose, disant mes fautes à mes amis, mes sentimens à tout le monde, au public ses vérités sans flatterie & sans fiel, & me souciant tout aussi peu de le fâcher que de lui plaire. Voilà mes crimes, & voilà mes vertus.

Enfin lassé d’une vapeur enivrante qui enfle sans rassasier, excédé du tracas des oisifs surchargés de leur tems & prodigues du mien, soupirant après un repos si cher à mon cœur & si nécessaire à mes maux, j'avois posé la plume avec joie. Content de ne l’avoir prise que pour le bien de mes semblables, je ne leur demandois pour prix de mon zele que de me laisser mourir en paix dans ma retraite, & de ne m’y point faire de mal. J’avois tort ; des huissiers sont venus me l’apprendre, & c’est à cette époque, où j’espérois qu’alloient finir les ennuis de ma vie, qu’ont commencé mes plus grands malheurs. Il y a déjà dans tout cela quelques singularités ; ce n’est rien encore. Je vous demande pardon, Monseigneur, d’abuser de votre patience : mais avant d'entrer dans les discussions que je dois avoir avec vous, il faut parler de ma situation présente, & des causes qui m’y ont réduit.

Un Genevois fait imprimer un Livre en Hollande, & par arrêt du Parlement de Paris ce Livre est brûlé sans respect