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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/96

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n’êtes pas capable d’user d’artifice avec moi. Cependant, si je suis sage, je me défierai plus encore de la pitié que de l’amour. Je me sens mille fois plus attendrie par vos respects que par vos transports, & je crains bien qu’en prenant le parti le plus honnête, vous n’ayez pris enfin le plus dangereux.

Il faut que je vous dise, dans l’épanchement de mon cœur, une vérité qu’il sent fortement, & dont le vôtre doit vous convaincre : c’est qu’en dépit de la fortune, des parens & de nous-mêmes, nos destinées sont à jamais unies, & que nous ne pouvons plus être heureux ou malheureux qu’ensemble. Nos â mes se sont pour ainsi dire touchées par tous les points, & nous avons partout senti la même cohérence. (Corrigez-moi, mon ami, si j’applique mal vos leçons de physique.) Le sort pourra bien nous séparer, mais non pas nous désunir. Nous n’aurons plus que les mêmes plaisirs & les mêmes peines ; & comme ces aimans dont vous me parliez, qui ont, dit-on, les mêmes mouvemens en différens lieux, nous sentirions les mêmes choses aux deux extrémités du monde.

Défaites-vous donc de l’espoir, si vous l’eût es jamais de vous faire un bonheur exclusif, & de l’acheter aux dépens du mien. N’espérez pas pouvoir être heureux si j’étois déshonorée, ni pouvoir, d’un œil satisfait, contempler mon ignominie & mes larmes. Croyez-moi, mon ami, je connois votre cœur bien mieux que vous ne le connoissez. Un amour si tendre & si vrai doit savoir commander aux désirs ; vous en avez trop fait pour achever sans vous perdre, &