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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/90

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confondoit le crime avec l’aveu de la passion ; & j’avois une si affreuse idée de ce premier pas, qu’à peine voyois-je au delà nul intervalle jusqu’au dernier. L’excessive défiance de moi-même augmenta mes alarmes ; les combats de la modestie me parurent ceux de la chasteté ; je pris le tourment du silence pour l’emportement des désirs. Je me crus perdue aussitôt que j’aurois parlé, & cependant il faloit parler où vous perdre. Ainsi, ne pouvant plus déguiser mes sentimens, je tâchai d’exciter la générosité des vôtres, & me fiant plus à vous qu’à moi, je voulus, en intéressant votre honneur à ma défense, me ménager des ressources dont je me croyois dépourvue.

J’ai reconnu que je me trompois ; je n’eus pas parlé, que je me trouvai soulagée ; vous n’eût es pas répondu, que je me sentis tout à fait calme ; & deux mais d’expérience m’ont ppris que mon cœur trop tendre a besoin d’amour, mais que mes sens n’ont aucun besoin d’amant. Jugez, vous qui aimez la vertu, avec quelle joie je fis cette heureuse découverte. Sortie de cette profonde ignominie où mes terreurs m’avoient plongée, je goûte le plaisir délicieux d’aimer purement. cet état fait le bonheur de ma vie ; mon humeur & ma santé s’en ressentent ; à peine puis-je en concevoir un plus doux, & l’accord de l’amour & de l’innocence me semble être le paradis sur la terre.

Dès-lors je ne vous craignis plus ; &, quand je pris soin d’éviter la solitude avec vous, ce fut autant pour vous que pour moi : car vos yeux & vos soupirs annonçoient plus de transports que de sagesse ; & si vous eussiez oublié l’arrêt que