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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/62

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le prix de ma témérité : j’espere que je ne m’oublierai jamais jusqu’à vous tenir des discours qu’il ne vous convient pas d’entendre, & manquer au respect que je dois à vos mœurs, encore plus qu’à votre naissance & à vos charmes. Si je souffre, j’ai du moins la consolation de souffrir seul, & je ne voudrois pas d’un bonheur qui pût coûter au vôtre.

Cependant je vous vois tous les jours, & je m’apperçois que sans y songer vous aggravez innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre, & que vous devez ignorer. Je sais, il est vrai, le parti que dicte en pareil cas la prudence au défaut de l’espoir ; & je me serois efforcé de le prendre, si je pouvois accorder en cette occasion la prudence avec l’honnêteté ; mais comment me retirer décemment d’une maison dont la maîtresse elle-même m’a offert l’entrée, où elle m’accable de bontés, où elle me croit de quelque utilité à ce qu’elle a de plus cher au monde ? Comment frustrer cette tendre mere du plaisir de surprendre un jour son époux par vos progrès dans des études qu’elle lui cache à ce dessein ? Faut-il quitter impoliment sans lui rien dire ? Faut-il lui déclarer le sujet de ma retraite ? Et cet aveu même ne l’offensera-t-il pas de la part d’un homme dont la naissance & la fortune ne peuvent lui permettre d’aspirer à vous ?

Je ne vois, Mademoiselle, qu’un moyen de sortir de l’embarras où je suis ; c’est que la main qui m’y plonge m’en retire, que ma peine, ainsi que ma faute, me vienne de vous, & qu’au moins par pitié pour moi, vous daigniez m’interdire votre présence. Montrez ma lettre à vos parens ;