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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/562

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laissé la vertu, je l’avoue ; mais en est-ce assez pour être heureux dans un lien que le cœur doit serrer, & combien d’hommes vertueux ne laissent pas d’être des maris insupportables ! Sur tout cela vous en pouvez dire autant de moi.

Pour M. de Wolmar, nulle illusion ne nous prévient l’un pour l’autre : nous nous voyons tels que nous sommes ; le sentiment qui nous joint n’est point l’aveugle transport des cœurs passionnés, mais l’immuable, & constant attachement de deux personnes honnêtes, & raisonnables, qui, destinées à passer ensemble le reste de leurs jours, sont contentes de leur sort, & tâchent de se le rendre doux l’une à l’autre. Il semble que, quand on nous eût formés expres pour nous unir, on n’auroit pu réussir mieux. S’il avoit le cœur aussi tendre que moi, il seroit impossible que tant de sensibilité de part, & d’autre ne se heurtât quelquefois, & qu’il n’en résultât des querelles. Si j’étois aussi tranquille que lui, trop de froideur régneroit entre nous, & rendroit la société moins agréable, & moins douce. S’il ne m’aimoit point, nous vivrions mal ensemble ; s’il m’eût trop aimée, il m’eût été importun. Chacun des deux est précisément ce qu’il faut à l’autre ; il m’éclaire, & je l’anime ; nous en valons mieux réunis, & il semble que nous soyons destinés à ne faire entre nous qu’une seule ame, dont il est l’entendement, & moi la volonté. Il n’y a pas jusqu’à son âge un peu avancé qui ne tourne au commun avantage : car, avec la passion dont j’étois tourmentée, il est certain que s’il eût été plus jeune je l’aurois épousé avec plus de peine encore, & cet exces de répugnance eût peut-être empêché l’heureuse révolution qui s’est faite en moi.