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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/525

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honte, & se contenta d’en gémir ; vous-même, qui l’aviez si cruellement abusée, ne pûtes lui devenir odieux. Je fus témoin de l’effet que produisit votre lettre sur son cœur tendre, & compatissant. Hélas ! elle désiroit votre bonheur, & le mien. Elle tenta plus d’une fois… Que sert de rappeler une espérance à jamais éteinte ! Le Ciel en avoit autrement ordonné. Elle finit ses tristes jours dans la douleur de n’avoir pu fléchir un époux sévere, & de laisser une fille si peu digne d’elle.

Accablée d’une si cruelle perte, mon ame n’eut plus de force que pour la sentir ; la voix de la nature gémissante étouffa les murmures de l’amour. Je pris dans une espece d’horreur la cause de tant de maux ; je voulus étouffer enfin l’odieuse passion qui me les avoit attirés, & renoncer à vous pour jamais. Il le falloit, sans doute ; n’avois-je assez de quoi pleurer le reste de ma vie sans chercher incessamment de nouveaux sujets de larmes ? Tout sembloit favoriser ma résolution. Si la tristesse attendrit l’ame, une profonde affliction l’endurcit. Le souvenir de ma mere mourante effaçoit le vôtre ; nous étions éloignés ; l’espoir m’avoit abandonnée. Jamais mon incomparable amie ne fut si sublime ni si digne d’occuper seule tout mon cœur ; sa vertu, sa raison, son amitié, ses tendres caresses, sembloient l’avoir purifié ; je vous crus oublié, je me crus guérie. Il étoit trop tard ; ce que j’avois pris pour la froideur d’un amour éteint n’étoit que l’abattement du désespoir.

Comme un malade qui cesse de souffrir en tombant en foiblesse se ranime à de plus vives douleurs, je sentis bientôt renoître toutes les miennes quand mon pere m’eut annoncé