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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/522

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rendez-vous qui mettoit votre vie en danger fut une témérité que mon fol amour me voiloit d’une si douce excuse : je m’en prenois à moi du mauvais succes de mes vœux, & mon cœur abusé par ses désirs ne voyoit dans l’ardeur de les contenter que le soin de les rendre un jour légitimes.

Je les crus un instant accomplis ; cette erreur fut la source du plus cuisant de mes regrets, & l’amour exaucé par la nature n’en fut que plus cruellement trahi par la destinée. Vous avez sçu [1] quel accident détruisit, avec le germe que je portois dans mon sein, le dernier fondement de mes espérances. Ce malheur m’arriva précisément dans le tems de notre séparation : comme si le Ciel eût voulu m’accabler alors de tous les maux que j’avois mérités, & couper à la fois tous les liens qui pouvoient nous unir.

Votre départ fut la fin de mes erreurs ainsi que de mes plaisirs ; je reconnus, mais trop tard, les chimeres qui m’avoient abusée. Je me vis aussi méprisable que je l’étois devenue, & aussi malheureuse que je devois toujours l’être avec un amour sans innocence, & des désirs sans espoir qu’il m’étoit impossible d’éteindre. Tourmentée de mille vains regrets, je renonçai à des réflexions aussi douloureuses qu’inutiles ; je ne valais plus la peine que je songeasse à moi-même, je consacrai ma vie à m’occuper de vous. Je n’avois plus d’honneur que le vôtre, plus d’espérance qu’en votre bonheur, & les sentimens qui me venoient de vous étoient les seuls dont je crusse pouvoir être encore émue.

  1. Ceci suppose d’autres lettres que nous n’avons pas.