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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/520

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l’excuse de l’aveuglement. Il ne me restoit aucun espoir ; je ne pouvois plus qu’être infortunée. L’innocence, & l’amour m’étoient également nécessaires ; ne pouvant les conserver ensemble, & voyant votre égarement, je ne consultai que vous dans mon choix, & me perdis pour vous sauver.

Mais il n’est pas si facile qu’on pense de renoncer à la vertu. Elle tourmente long-tems ceux qui l’abandonnent ; & ses charmes, qui font les délices des âmes pures, font le premier supplice du méchant, qui les aime encore, & n’en sauroit plus jouir. Coupable, & non dépravée, je ne pus échapper aux remords qui m’attendoient ; l’honnêteté me fut chére même apres l’avoir perdue ; ma honte, pour être secrete, ne m’en fut pas moins amere ; & quand tout l’univers en eût été témoin, je ne l’aurois pas mieux sentie. Je me consoloix dans ma douleur comme un blessé qui craint la gangrene, & en qui le sentiment de son mal soutient l’espoir d’en guérir.

Cependant cet état d’opprobre m’étoit odieux. À force de vouloir étouffer le reproche sans renoncer au crime, il m’arriva ce qu’il arrive à toute ame honnête qui s’égare, & qui se plaît dans son égarement. Une illusion nouvelle vint adoucir l’amertume du repentir ; j’espérai tirer de ma faute un moyen de la réparer, & j’osai former le projet de contraindre mon pere à nous unir. Le premier fruit de notre amour devoit serrer ce doux lien. Je le demandois au Ciel comme le gage de mon retour à la vertu, & de notre bonheur commun ; je le désirois comme un autre à ma place auroit pu le craindre ; le tendre amour, tempérant par son prestige le murmure de la conscience, me consoloit de ma foiblesse par l’effet que