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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/497

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gardera le silence ; mais mon aspect parlera pour moi. Son dégoût me garantira de sa tyrannie, & il me trouvera trop laide pour daigner me rendre malheureuse.

Ah, chére cousine ! Tu connus un cœur plus constant, & plus tendre qui ne se fût pas ainsi rebuté. Son goût ne se bornoit pas aux traits, & à la figure ; c’étoit moi qu’il aimoit, & non pas mon visage ; c’étoit par tout notre être que nous étions unis l’un à l’autre ; & tant que Julie eût été la même, la beauté pouvoit fuir l’amour fût toujours demeuré. Cependant il a pu consentir… l’ingrat !… Il l’a dû puisque j’ai pu l’exiger. Qui est-ce qui retient par leur parole ceux qui veulent retirer leur cœur ? Ai-je donc voulu retirer le mien ?…l’ai-je fait ? Ô Dieu ! faut-il que tout me rappelle incessamment un tems qui n’est plus, & des feux qui ne doivent plus être ! J’ai beau vouloir arracher de mon cœur cette image chérie ; je l’y sens trop fortement attachée ; je le déchire sans le dégager, & mes efforts pour en effacer un si doux souvenir ne font que l’y graver davantage.

Oserai-je te dire un délire de ma fievre, qui, loin des’éteindre avec elle, me tourmente encore plus depuis ma guérison ? Oui, connois, & plains l’égarement d’esprit de ta malheureuse amie, & rends grâces au Ciel d’avoir préservé ton cœur de l’horrible passion qui le donne. Dans un des momens où j’étois le plus mal, je crus, durant l’ardeur du redoublement, voir à côté de mon lit cet infortuné, non tel qu’il charmoit jadis mes regards durant le court bonheur de ma vie, mais pâle, défait, mal en ordre, & le désespoir dans les yeux. Il étoit à genoux ; il prit une de mes mains, & sans dégoûter