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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/478

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pousser mes gémissemens ? C’est le cruel qui les a causés que j’en rends le dépositaire ! C’est avec celui qui fait les malheurs de ma vie que j’ose les déplorer ! Oui, oui, barbare, partagez les tourmens que vous me faites souffrir. Vous par qui je plongeai le couteau dans le sein maternel, gémissez des maux qui me viennent de vous, & sentez avec moi l’horreur d’un parricide qui fut votre ouvrage. À quels yeux oserois-je paroître aussi méprisable que je le suis ? Devant qui m’avilirois-je au gré de mes remords ? Quel autre que le complice de mon crime pourroit assez les connoître ? C’est mon plus insupportable supplice de n’être accusée que par mon cœur, & de voir attribuer au bon naturel les larmes impures qu’un cuisant repentir m’arrache. Je vis, je vis en frémissant la douleur empoisonner, hâter les derniers jours de ma triste mere. En vain sa pitié pour moi l’empêcha d’en convenir ; en vain elle affectoit d’attribuer le progres de son mal à la cause qui l’avoit produit ; en vain ma cousine gagnée a tenu le même langage. Rien n’a pu tromper mon cœur déchiré de regret, & pour mon tourment éternel, je garderai jusqu’au tombeau l’affreuse idée d’avoir abrégé la vie de celle à qui je la dois.

Ô vous que le Ciel suscita dans sa colere pour me rendre malheureuse & coupable, pour la derniere fois recevez dans votre sein des larmes dont vous êtes l’auteur. Je ne viens plus, comme autrefois, partager avec vous des peines qui devoient nous être communes. Ce sont les soupirs d’un dernier adieu qui s’échappent malgré moi. C’en est fait ; l’empire de l’amour est éteint dans une ame livrée au seul désespoir.